Guernesey me semble un nid de verdure campé sur un rocher: aussi les
bains n’y sont-ils pas très faciles, il faut chercher des endroits pas
trop dangereux, ce n’est que rochers partout. Les fruits et les légumes
sont énormes, la cuisinière de l’hôtel vient de me montrer une tomate
qui pèse plus d’une livre, mais tout cela est cher, les fruits surtout;
le raisin et les figues ne viennent qu’en serre. Le beurre est
extraordinairement jaune, mais très bon.
Il paraît qu’on parle un affreux jargon normand qui date de loin. Le
peuple y est attaché et ne veut pas changer son idiome.
Il habite ici dans l’hôtel un type anglais des mieux réussi et qui
m’amuse. Il trouve les autres ignares, c’est un savant, se plaint de la
cuisine, c’est un gourmet, et du tabac, c’est un fumeur.
Ce gentleman qui fait parade de son habit noir, de sa barbe blanche et
soignée, de ses mains fines et de ses ongles taillés en amandes passe
son existence entre son lit, son déjeuner, son dîner, son lunch, son
souper et son cercle, puis quand il rentre il s’enferme dans son cabinet
de travail où il ne fait rien bien entendu à moins qu’il ne réfléchisse
à la décadence de la cuisine à Guernesey, ou à la fragilité des tuyaux
de pipe, il en casse beaucoup.
Les dames dans ce pays-ci n’ont aucune notion de la mode. En été comme
en hiver, elles circulent avec des fourrures et des chapeaux de paille
blanche ornés dans le goût anglais, c’est tout dire.
Je me suis aperçue ce matin d’une chose bien désagréable, mes pauvres
souliers sont complètement usés!
Décidément Guernesey est un lieu de perdition pour les chaussures, elles
prennent ici des airs lamentables. Je vais être obligée d’essayer des
souliers anglais, c’est un crève cœur pour mon patriotisme, et... ma
bourse. Qui n’a pas vu les pieds d’un Anglais a beaucoup perdu, c’est
d’ailleurs la première chose qu’on est obligé de voir dans leur
personne: c’est avec la plus innocente candeur et la plus grande liberté
d’esprit qu’ils lancent de droite et de gauche leurs énormes pieds, au
risque de vous écraser les vôtres.
On a beau me dire: admirez ceci, admirez cela, je m’entête à trouver
quand même les îles anglaises au-dessous de leur réputation. Il n’y a
qu’à aller à Dinan pour trouver aussi bien et même mieux. Quand on
regarde de la tour Sainte-Catherine le village du Pont, les sinuosités
de la Rance et le viaduc colossal, on a sous les yeux le plus beau
tableau qu’on puisse imaginer. J’aime mon pays, je suis française dans
l'âme.
Après ça toutes ces Anglaises ont une manière de s’exprimer qui ne me va
pas du tout. Elles ne parlent qu’à demi-mot avec un ton de Pytonisse et
des airs de supériorité qui m’agacent.
Je ne suis point émerveillée du confortable anglais dont on parle tant,
tout au contraire, je trouve qu’il pêche en bien des façons. Sous
prétexte d’hygiène, on a ménagé dans certains appartements les chambres
à coucher, par exemple, de petits courants d’air fort désagréables.
Les lits sont aussi moëlleux que s’ils étaient rembourrés avec des
noyaux de pêche. Madame va encore dire que je ne m’occupe que du côté
matériel des choses comme dans mon journal de Jersey. Dame! c’est la vie
sérieuse et pratique, c’est la réalité et il n’y a que cela de vrai;
l’idéal c’est bon pour les gens riches, mais ceux qui ont besoin de
travailler pour vivre n’ont point le temps de flirter avec leur
imagination.
Une chose encore bien incommode, ce sont les croisées à guillotine, mais
les indigènes y tiennent quand même pour deux raisons: 1º parce qu’ils
seraient désolés de prendre nos fenêtres si commodes qu’elles soient, ce
serait nous copier.
2 Parce que nous copier ce serait forcer leur orgueil monumental,
d’avouer que notre manière de faire vaut mieux que la leur.
Tout le monde sait que l’Anglais est un être supérieur et impeccable.
Toutes les nations sont de l’herbe St-Jean à côté de la sienne.
Imbus de ces excellents principes on comprend tout ce que les
insulaires de la Grande-Bretagne peuvent se permettre d’ébouriffant en
tout genre et en tout pays, comme dit Madame, c’est le _self
gouvernement_ au profit de leur personnalité. Moi je n’ai pas de si
belles expressions, mais il me semble que l’Anglais a l’air de dire
partout: Il n’y a que moi au monde, ôtez-vous de là que je m’y mette.
C’est sans regret que je quitte Jersey et Guernesey, ces joyaux pour
parler poétiquement jetés dans l’écrin bleu de la Manche, ces îles qui
devraient nous appartenir! Tout cela ce n’est pas le bon air de la
patrie, hélas! je ne suis pas à la veille de le respirer.