CHAPITRE I

St-Pierre-le-Port, Comparaison entre Jersey et Guernesey, La flore

à Guernesey, Administration de cette île.

Guernesey est, comme Jersey, une île anglaise sur les côtes de France.

Elle faisait autrefois partie du duché de Normandie; Henri Ier la

réunit à la couronne d’Angleterre. Les Français ont plusieurs fois tenté

de la reprendre, notamment en 1780.

La population fixe est maintenant de trente-sept à trente-huit mille

habitants, auxquels il faut ajouter, en été, une population flottante

d’environ dix mille touristes, presque tous Anglais. Elle s’administre

comme Jersey. La cour royale se sert de la langue française, mais

l’idiome anglo-normand si pittoresque et si expressif qui se parlait

autrefois se retrouve encore dans certaines parties de l'île. Du reste,

cet attachement, en plein dix-neuvième siècle, à la langue des aïeux

n’existe pas seulement ici, il se retrouve encore dans les bruyères de

l’Armorique, sur les collines du pays de Galles et sur les côtes

occidentales de l’Irlande. Je trouve que Jersey et Guernesey ne se

ressemblent guère tout en ayant des beautés identiques; qui a vu l’une

ne connaît pas l’autre.

A l’arrivée, Jersey entourée de hautes fortifications ne laisse rien

deviner de ses agréments, Guernesey au contraire, bâtie en amphithéâtre

se montre de suite et se présente sous un aspect flatteur. St-Hélier,

capitale de Jersey est une ville à moitié française; St-Pierre-le-Port,

capitale de Guernesey, est une ville anglaise par les habitudes, les

mœurs et le caractère de ses habitants. A Guernesey, le dimanche est un

jour de repos complet: travail, commerce, correspondance, tout est

interrompu. Je ne dis pas que Jersey soit beaucoup plus mouvementée ce

jour là; cependant, entre sept et huit heures du matin, on voit un

facteur passer dans les rues et distribuer furtivement le courrier.

C’est une concession aux usages français. A Jersey, les magasins restent

ouverts le soir; à Guernesey, ils sont hermétiquement fermés dès sept

heures, même dans le fond de l’été. Le touriste qui se réserverait la

soirée pour visiter les magasins et choisir ses petites emplettes ne

rapporterait rien de Guernesey: les portes sont closes partout.

Cette comparaison entre les deux îles sœurs pourrait se continuer dans

une infinité de choses. Bien des personnes l’ont probablement faite

avant moi, inutile d’insister.

Je le répète, le panorama de St-Pierre, dont les maisons s’étagent dans

la verdure, est charmant.

Nous entrons dans le port, laissant à gauche le château Cornet, vieille

et pittoresque construction analogue au fort Elisabeth de Saint-Hélier.

La ville de St-Pierre est plus belle de loin que de près: ses rues

tortueuses, escarpées, un peu sombres même n’ont rien de séduisant. Nous

avons cependant admiré une belle statue que les Guernesiais ont élevée

au feu prince Albert. La campagne, d’ailleurs, se charge de raccommoder

le touriste avec la ville. Ah! cette campagne, quels jolis fleurons elle

apporte à la ville! On peut même dire ici que ce sont les fleurons seuls

qui composent la couronne dont St-Pierre se montre orgueilleux à juste

titre.

Guernesey a les mêmes beautés que Jersey, mais peut-être plus

accentuées, plus personnelles: sites romantiques, vallées rêveuses et

poétiques, ombrages mystérieux, plages sauvages, rochers tourmentés,

vagues langoureuses et flots terribles.

Je crois son climat encore plus doux, si j’en juge par la flore qui

s’épanouit dans toutes les campagnes, et, dit-on, dans toutes les

saisons.

La nature est luxuriante et magnifique; certains feuillages atteignent

des proportions phénoménales: la rhubarbe et l’angélique, par exemple,

les fushias servent à faire des haies comme l’ajonc en Bretagne; les

aloès sont gigantesques; les ficoïdes, si frileuses chez nous, tapissent

hiver comme été, dans certains jardins bien exposés, les grottes et les

rochers. Les camélias sont des arbres; les chênes verts, les eucalyptus

et les araucarias sont immenses.

Cette flore merveilleuse, comparable à celle du midi n’est pas

exclusivement due à la douceur du climat, car en hiver le froid est

parfois assez vif; elle doit tenir soit à la qualité du terrain, soit à

des conditions atmosphériques spéciales comme, par exemple la très

grande humidité, et enfin aux émanations chaudes du Gulf-stream.

On m’a fait remarquer une fleur toute particulière et qui ne croît

qu’ici; un lys rose, sans odeur, mais bien joli. La légende dit

qu’autrefois ce lys était blanc; ce sont les larmes qui l’ont changé de

couleur, des larmes de fées sans doute, car il ne peut y avoir que les

déesses ou les enchanteresses pour pleurer rose.

Oublieuse des bruines salines, des vagues sauvages, des rafales du vent,

on peut dire que la végétation tropicale s’est aventurée jusqu’ici et

qu’elle s’y plaît; les sentiers sont parfumés de senteurs alpestres et

dans les vallons, délicieusement ombragés de grands arbres, les oiseaux

chantent et bâtissent leur nid.

Les cottages sont proprets et soignés, les maisons de la ville, assez

grande (elle compte seize mille habitants), sont blanches, bien

entretenues, et presque toutes ont un jardin avec une ou plusieurs

serres.

Les îles anglo-normandes reconnaissent l’autorité de la Reine ou plutôt,

comme diraient volontiers leurs habitants, de la Duchesse de Normandie,

mais nullement celle du parlement; elles jouissent d’une autonomie à peu

près complète, dont elles se montrent très jalouses, Guernesey surtout;

aussi les gouverneurs de ces îles ont-ils souvent des contestations avec

leurs subordonnés qui prétendent se gouverner eux-mêmes, tout en se

soumettant à l’autorité royale, pourvu qu’elle ne se mêle en rien de

leurs affaires.

Toujours est-il que ce gentil pays de Guernesey s’administre

parfaitement à ses frais: l'île est couverte d’un réseau de routes

excellentes; le Port de St-Pierre est remarquable par ses jetées; des

phares sont placés où il en est besoin; il y a un service d’assistance

publique très bien organisé; enfin je pense qu’on a tiré de ce petit

coin de terre le meilleur parti possible.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 70 / 161 题