Les récifs de la Corbière, La baie et la ville de St-Aubin.
La Corbière est une longue suite de rochers qui se prolongent fort avant
dans la mer. Ce nom leur vient sans doute des innombrables corbeaux qui
les habitent; c’est leur domaine, ils y règnent en maîtres et y élèvent
leur famille dans une douce quiétude exempte de soucis.
Il doit y avoir là de vieux patriarches de corbeaux qui ne meurent que
de vieillesse. Corbière «ce tombeau des navires» nous a paru sinistre.
Nous n’avons pu visiter le phare; il faut une permission écrite.
Jersey comme la Sicile a son Charybde et son Scylla, les rochers de
Corbière et le promontoire de Grosnez, inabordable, hérissé de dangers;
mais de cette pointe extrême, quelle vue admirable! On aperçoit le
groupe complet de l’archipel anglo-normand, Guernesey, Sercq, Herm,
Jethou, et enfin plus loin Alderney (Aurigny), toutes ces îles
verdoyantes qui sont les _émeraudes_ de la Manche.
La baie de St-Aubin est fort belle et la ville très agréable. De forme
demi-circulaire, cette baie s’ouvre aux pieds d’une ample montagne de
verdure, tout habillée de ravissantes demeures: ceinture de cottages,
couronne de blanches villas, rien ne manque à sa parure. Aux deux
extrémités de cette baie sont les deux villes principales de l'île:
St-Aubin, au couchant, l’ancienne capitale, et, au levant, St-Hélier, la
nouvelle, siège du gouvernement et du commerce.
Au moment de partir, un Jersiais m’a dit:
Ah! si nous avions le ciel où fleurit l’oranger, notre magnifique baie
de St-Aubin pourrait rivaliser avec celle de Naples!
Et cet aimable interlocuteur ajoutait moitié plaisant, moitié sérieux.
«Partout ici quelle belle nature! C’est l’Orient dans _l’eau riant_». Un
peu fort le calembour, et je n’ai pu m’empêcher de sourire de l’image
poétique, mais trop exagérée.
Toujours snobs, les Anglais, et comme la moindre phrase caractérise bien
l’orgueil de leur race!