Nous n’avons pas eu besoin d’aller au théâtre royal pour voir un
spectacle des plus divertissants et pas banal du tout. J’ai assisté à
une réunion de l’Armée du Salut. Cela s’est passé le soir, dans une
grande salle dépourvue de tout ornement, faiblement éclairée, remplie de
bancs de bois et de quelques chaises. Dans le fond de la scène se
trouvait l’autel élevé de trois marches. Là, les lieutenants et les
lieutenantes en jersey rouge paradant de leur mieux ont d’abord entonné
des chants de circonstance pour appeler l’esprit saint au milieu de
nous; puis le plus révérend de cette fameuse société a pris la parole
dans le but évident de nous convertir. Il a rappelé avec émotion
quelques passages des discours de la maréchale Booth qui pleure, qui
gémit sur les crimes et les désordres de Ninive, et de Babylonne, lisez
Londres et Paris. Après avoir péroré quelque temps, deux ou trois
vieillards pénétrés d’onction ont senti l’esprit s’agiter en eux. A cet
appel pressant le plus âgé, tout à fait emballé, s’est mis à faire sa
confession tout haut. Une capitaine--dans l’armée salutiste, les grades
n’ont pas de sexe, ils appartiennent indifféremment aux hommes et aux
femmes,--édifiée de son repentir, est allée le prendre par la main et
l’a amené sur l’estrade, c’est-à-dire à l’autel en lui disant ou à peu
près: «Recueillez-vous, rentrez en vous-même, Jésus touché de votre
humilité vous remplit de ses grâces, c’est le salut.» Le bonhomme a
marmotté quelques mots que je n’ai pas entendus. De nouveaux chants,
alternant avec les trompettes sacrées, se sont fait entendre. La
cérémonie est terminée, il est dix heures. Ces représentations
évangéliques accompagnées de quelques coups de tamtam se renouvellent
souvent, mais une fois suffit pour les curieux.
Comme il n’y avait guère que des gens du peuple, les salutistes nous ont
vite aperçues. De temps en temps ils nous lançaient des regards, tantôt
scrutateurs pour fouiller dans nos impressions, tantôt bienveillants,
pour nous inviter à grossir leurs rangs. A la sortie, ils n’ont pu
s’empêcher de nous interpeller en nous tendant leur escarcelle pour les
besoins de l'œuvre. «Ces dames sont-elles satisfaites? vous reviendrez,
n’est-ce pas?» et comme je souriais d’un air incrédule, on m’a murmuré à
l’oreille: «La grâce vous touchera, revenez seulement. Oh revenez!» et
l’on m’a glissé une petite brochure dans la main.
Il paraît que ces brochures imprimées en beaucoup de langues sont
principalement distribuées à des pauvres hères qui, ne comprenant rien
au figuré, croient à la réalité des phrases comme celles-ci.
«Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.»
Venez vous joindre à l’armée du Christ pour montrer par votre exemple
quelle est la force de la «parole divine qui féconde et _désaltère_.»
«_O vous tous_ qui êtes altérés, venez aux eaux! Et vous qui n’avez
point d’argent, _venez_, _achetez_, sans argent et sans aucun prix, du
vin et du lait.»
Et quantité de malheureux, séduits par ces belles maximes, s’imaginant
qu’il n’y a plus qu’à tendre la main pour prendre et à ouvrir la bouche
pour boire et manger s’enrôlent sous la bannière salutiste. Ah les
_povres_! voici un entrefilet fort instructif à ce sujet:
Les officiers de l’armée du Salut peuvent-ils vivre avec cinq livres
(cent vingt-cinq fr.) par an? Le général Booth et le commissaire Jucker
disent: oui; les officiers répondent: non. Et leur réponse paraît
sincère, car ils meurent comme des moutons.
Depuis 1882, «l’armée» a envoyé dans l’Inde deux cent vingt-cinq
officiers. Sur ce nombre, cent ont quitté le pays ou sont morts, morts
de faim. Le général veut que ses hommes vivent de la même manière que
les indigènes, il leur alloue un salaire d’un schelling (un franc
vingt-cinq) par mois, et ils doivent se procurer le reste de l’argent
nécessaire à leur subsistance par d’autres moyens. Ce système est
simplement meurtrier. Peut-être M. Booth, avant de parler des misères de
Londres, devrait-il songer aux pauvres gens qu’il envoie mourir dans
l’Inde?
Les époux Booth ont parcouru toute l’Europe et l’Amérique. On n’a pas
oublié le petit speech du maréchal à Paris. Le voici:
«Sur une estrade, un vieillard qu’on pourrait prendre pour M. Naquet,
étale aux regards des auditeurs un superbe gilet rouge.
Ce vieillard, c’est le général Booth lui-même.
Au fur et à mesure qu’il parle--en anglais,--un interprète, le
vice-général Clibborn traduit ses paroles en français.
Le général raconte qu’un Anglais l’a aidé une année de nombreux chèques,
et souhaite qu’un autre Anglais surtout aussi riche se trouve dans la
salle et dans les mêmes dispositions, car, dit-il, ce n’est qu’une
habitude à prendre, après on donne par coutume, de génération en
génération, sans savoir pourquoi.