Traversée de St-Malo à Jersey, Le cataclysme du VIIIme siècle.
La traversée de St-Malo à Jersey ne dure guère plus de trois heures en
temps ordinaire; c’est encore long pour les cœurs sensibles, et quelle
vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s’empare de vous!
Cette souffrance sans remède vous absorbant complètement ne vous permet
plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer était si belle que
personne n’a été malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparaît
aux regards, et l’on peut pendant quelques instants se donner les
illusions d’une traversée lointaine, le navire n’est plus qu’un point
dans l’espace. Après avoir passé le grand écueil des Menquets, une ligne
qui ressemble à un nuage, un long ruban grisâtre se dessine à
l’extrémité de l’horizon et les jeunes passagers, les collégiens se
donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme après un voyage au long
cours.
Nous sommes loin du temps où Jersey appartenait presque à la terre
ferme, loin du cataclysme qui brusquement sépara Jersey du continent.
Les flots emportèrent tout et ne laissèrent qu’une chaîne de rochers
sous-marins et d’écueils; c’est là le secret des lames courtes de la
Manche et ce qui la rend le long de nos côtes plus mauvaise que l’Océan.
Au commencement du huitième siècle, avant le cataclysme mentionné dans
l’histoire, Jersey n’était séparé du continent que par un petit bras de
mer très étroit que l’on passait généralement à gué, et dans certains
endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes,
on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la
nacelle sur laquelle l’évêque de Coutances doit passer pour aller
visiter les fidèles de son diocèse habitant Jersey. On lit encore dans
un vieux manuscrit du treizième siècle[6] que le seigneur Guillaume de
la Paluelle parlant à Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si
les eaux n’avaient pas au temps jadis submergé le manoir de mes pères,
je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.
C’est en 709, pendant que les moines du Mont St-Michel, dont le
monastère était récemment fondé, étaient allés chercher des reliques au
Mont-Gargan que la mer poussée par les grandes marées équinoxiales et
une terrible tempête de l’ouest sépara Jersey du continent (tous les
manuscrits de cette abbaye l’attestent). Pendant cette tempête
formidable les flots creusèrent la baie du mont St-Michel, telle qu’elle
existe actuellement, engloutissant dans leur marche désordonnée les
villages et leurs habitants, les églises, les monastères et l’immense
forêt appelée Koquelonde au sud et Scissy à partir de Granville jusqu’à
la pointe de la Hague. Les flots ne s’arrêtèrent que devant l’ossature
granitique de Jersey et des îles environnantes. Depuis, la mer a
continué son œuvre de séparation. «On constate, à partir de Dunkerque
jusqu’à Bayonne des envahissements ou des relais de la mer qui a
toutefois beaucoup plus gagné de terrain qu’elle n’en a perdu sur
certains rivages, notamment dans les environs de Bordeaux et sur les
côtes de Normandie et de Bretagne; elle a conquis en plusieurs endroits
des bandes de territoires ayant plus de quarante kilomètres de largeur.
«Quelques-uns de ces envahissements sont plus récents, et on a sur leur
date des documents authentiques, que la découverte faite sous la mer de
grandes forêts vient chaque jour justifier.