_A Mlle Augustine Baudoüin._
Et d’abord, merci, jeune et bien chère amie, de ta charmante lettre que
j’ai lue et relue avec l’attrait de tout ce qui porte le cachet de
l’esprit et du cœur; tes descriptions sont ravissantes, et le beau pays
que tu visites est bien fait pour retenir et inspirer. Le Dauphiné
s’offre à toi avec ses sites enchanteurs et ses montagnes grandioses. Il
est presqu’impossible de rendre l’effet saisissant que les montagnes
produisent, Alpes ou Pyrénées, à ceux qui les voient pour la première
fois. Tu as comme moi éprouvé cette sensation indéfinissable qui tient
du vertige. Le regard ne peut se détacher de ces masses altières, tantôt
roches nues, tantôt chevelues de pins sombres, de ces monts géants,
couronnés de neiges éternelles, aux cimes éclatantes, aux pieds enfouis
dans des gaves bouillonnants, qui rugissent avec furie.
Le premier sentiment, c’est l’étonnement et l’admiration, mais les
impressions ne sont pas finies, et de nouvelles émotions attendent
l'_ascensionniste_ lorsqu’il se trouve au milieu des nuages que le
soleil irradie. C’est un décor magique, c’est un rêve d’azur et d’or.
Tantôt les nuages ressemblent à des écailles de nacre brillante, frangée
de pourpre, tantôt ils restent blanc mat et floconneux comme de l’ouate.
Ceux-ci ont la transparence d’une gaze, ceux-là sont épais et lourds
comme un morceau de drap. Suivant les jeux de lumière, les effets
changent à l’infini; c’est comme un gigantesque kaléidoscope qui se
déroule sous les yeux. On peut y voir tour ce qu’on veut, et quand la
vision est terminée, l’homme rentre en lui-même et réfléchit. Ah! qu’il
se trouve petit devant ces grands spectacles!
Ces monts proclament la gloire du Très-Haut, du Dieu créateur de toutes
choses et celle aussi de la douce Vierge Marie, lorsque l’on va comme
toi s’agenouiller et prier à son sanctuaire béni.
«La Salette fut cette montagne choisie par le Seigneur pour faire un
traité avec les hommes. Sur ses sommets déserts la Vierge fit briller
l’arc-en-ciel de l’espérance.»
Oui, tu fais là un beau voyage et un saint pèlerinage, dont tu
rapporteras une ample moisson de délicieux souvenirs.
A mon tour, je viens, fidèle à ma promesse, te raconter mes impressions
de voyage. Tu veux un journal détaillé? tu l’auras, et même en partie
double. Suzette qui m’accompagne, n’ayant rien à faire ou à peu près,
écrit aussi son journal.
J’ai le bonheur de posséder une femme de chambre lettrée, et je ne m’en
doutais pas. Elle a peut-être passé des examens, mais elle ne m’en a
jamais parlé. Ces diplômes inutiles, qui ne pouvaient en faire qu’une
déclassée, elle a eu le bon esprit de les oublier pour rentrer dans sa
condition et rester dans la vie pratique.
Un bon point à Suzette, qui d’ailleurs est infiniment plus heureuse
comme femme de chambre de bonne maison, appréciée de ses maîtres, qui
savent récompenser ses excellentes qualités, qu’elle ne le serait comme
petite institutrice, courant le cachet, à la recherche d’une position
peut-être aussi imaginaire qu’introuvable. Dame! les bacheliers et les
bachelières courent les rues maintenant.
Elle m’a confié sa prose en me demandant d’y faire toutes les retouches
que je voudrais. A part quelques corrections absolument nécessaires et
les fautes d’orthographe, peu nombreuses d’ailleurs, j’ai mieux aimé lui
laisser son cachet.
Elle juge l’Angleterre à son point de vue, et ce qu’elle écrit n’est pas
mal tourné. Je soupçonne qu’outre ses goûts littéraires, Suzette possède
encore un penchant prononcé pour l’art de gueule; elle était née
cuisinière!
On assure que tout cordon-bleu doit être gourmand pour être bon; or
Suzette me paraît s’occuper beaucoup fort, suivant en cela l’exemple des
Anglais, de ce qui se boit et de ce qui se mange.
Bref, nos deux narrations se complèteront l’une par l’autre.
Puissent-elles t’intéresser, te donner une idée vraie et juste des pays
que nous visitons, un aperçu fidèle de Londres, la plus grande cité du
monde, d’Oxford, une des plus jolies villes d’Angleterre, et des
charmantes îles anglo-normandes, les perles de cette Manche, qui devrait
s’appeler mer de Bretagne ou de Normandie.