Laïza ne s'était pas trompé, et le chien, en suivant les traces de son
maître, avait conduit les Anglais droit à l'ouverture de la caverne;
arrivé là, il s'était élancé au milieu des buissons, et s'était mis à
gratter et à mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors
qu'ils étaient au terme de leur course.
Aussitôt, ils avaient fait avancer des soldats armés de pioches, et les
soldats s'étaient mis à l'œuvre. Au bout d'un instant, une ouverture
assez large pour qu'un homme pût y passer était pratiquée.
Un soldat allongea le haut du corps, afin de regarder par l'ouverture.
Aussitôt un coup de fusil se fit entendre, et le soldat tomba la
poitrine traversée d'une balle; un second soldat succéda au premier, et
tomba comme lui; un troisième s'avança à son tour et eut le même sort.
Il était visible que les révoltés, en donnant eux-mêmes le signal de
l'attaque, étaient décidés à une défense désespérée.
Les assaillants commencèrent à prendre leurs précautions: en s'abritant
le plus qu'ils purent, ils élargirent la brèche de manière à pouvoir
passer à plusieurs de front; les tambours battirent, et les grenadiers
se présentèrent la baïonnette en avant.
Mais l'avantage était si grand pour les assiégés, qu'en un instant la
brèche fut encombrée de morts, et qu'on fut obligé d'enlever les
cadavres pour faire place à un nouvel assaut.
Cette fois, les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu de la caverne, mais
ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu'à la
première fois; à l'abri derrière le retranchement qu'avait fait élever
Georges, les nègres, dirigés par Laïza et Pierre Munier, tiraient à
coup sûr.
Pendant ce temps, Georges retenu par sa blessure, couché dans sa
cabane, maudissait l'inactivité à laquelle il était réduit; cette odeur
de poudre qui l'enveloppait, ce bruit de la mousqueterie qui pétillait
à son oreille, tout, jusqu'à cette charge incessante que battaient les
Anglais, lui donnait cette ardente fièvre du combat, qui fait que
l'homme joue sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici, c'était bien
pis, car ce n'était pas une cause étrangère qui se débattait, ce
n'était pas le bon plaisir d'un roi qu'il s'agissait de soutenir ou
l'honneur d'une nation qu'il fallait venger: non, c'était sa propre
cause que ces hommes défendaient, et lui, lui, Georges, l'homme au cœur
hardi, l'homme à l'esprit entreprenant, ne pouvait rien, ni en action,
ni même en conseil; Georges mordait le matelas sur lequel il était
couché, Georges pleurait de rage.
À la seconde attaque, et quand les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu
de la caverne, ils firent, du point où ils étaient arrivés, quelques
décharges sur les retranchements; or, comme la cabane où Georges était
couché se trouvait directement placée derrière eux, deux ou trois
balles traversèrent en sifflant les parois de feuillage. Ce bruit, qui
eût effrayé tout autre, consola et enorgueillit Georges; lui aussi
courait donc un danger, et, s'il ne pouvait pas rendre la mort, il
pouvait du moins mourir.
Les Anglais avaient momentanément cessé l'attaque; mais il était
évident qu'ils préparaient un nouvel assaut, et l'on entendait, aux
coups sourds et retentissants de la pioche, qu'ils n'avaient point
abandonné leur projet. En effet, au bout d'un instant, une partie des
parois extérieures de la caverne s'écroula et l'ouverture se trouva
agrandie du double; aussitôt le tambour retentit de nouveau, et, à la
lueur de la lune, on vit briller une troisième fois les baïonnettes à
l'entrée de la caverne.
Pierre Munier et Laïza se regardèrent; cette fois, il était évident que
la lutte allait devenir terrible.
—Quelle est votre dernière ressource? demanda Laïza.
—La caverne est minée, dit le vieillard.
—En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut; mais, au moment
décisif, faites ce que je vous dirai, ou nous sommes tous perdus, car
il n'y a pas de retraite possible avec un blessé.
—Eh bien, je me ferai tuer près de lui, dit le vieillard.
—Mieux vaut vous sauver tous les deux.
—Ensemble?
—Ensemble ou séparément, peu importe!
—Je ne quitterai pas mon fils, Laïza, je t'en préviens.
—Vous le quitterez, si c'est son seul moyen de salut.
—Que veux-tu dire?
—Plus tard, je m'expliquerai.
Puis, se retournant vers les nègres:
—Allons, enfants! dit-il, voici le moment suprême arrivé. Feu sur les
habits rouges, et ne perdez pas un coup; dans une heure, la poudre et
les balles seront rares.
Au même instant, la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont
d'excellents tireurs; aussi exécutèrent-ils à la lettre la
recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à
s'éclaircir; mais, à chaque décharge, les rangs se resserraient avec
une discipline admirable, et la colonne, retardée par la difficulté du
passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un
coup de fusil n'était tiré de la part des Anglais; ils paraissaient
décidés cette fois à enlever les retranchements à la baïonnette.
La situation, grave pour tous, l'était doublement pour Georges grâce à
l'impuissance à laquelle il était condamné. Il s'était d'abord soulevé
sur son coude; puis il s'était mis sur ses genoux; enfin, il était
parvenu à se dresser sur ses pieds; mais, parvenu à ce point, sa
faiblesse était si grande, qu'il lui semblait que la terre manquait
sous lui, et qu'il était forcé de se cramponner de ses mains aux
branches qui l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage des
quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout, il
ne pouvait s'empêcher d'admirer ce courage froid et impassible des
Anglais, qui continuaient de marcher comme à une parade, quoique, à
chaque pas qu'ils faisaient, ils fussent obligés de resserrer les
rangs. Enfin, il comprit que, pour cette fois, ils ne reculeraient
plus, et que, dans cinq minutes, malgré le feu qui en sortait, ils
allaient aborder les retranchements. Alors l'idée que c'était pour lui,
pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat, que tous ces
hommes allaient se faire tuer, se présenta à son esprit comme un
remords; il essaya de faire un pas en avant pour se jeter entre les
combattants, et, en se livrant, puisque, selon toute probabilité,
c'était à lui seul qu'on en voulait, faire cesser le carnage; mais il
sentit qu'il ne pourrait pas parcourir un tiers de la distance qui le
séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu,
aux assiégeants de ne pas aller plus loin, et qu'il se rendait; mais sa
voix affaiblie se perdit dans le bruit de la fusillade. D'ailleurs,
dans ce moment, il vit son père se lever tout debout, et de la moitié
de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements; puis, une branche
de sapin enflammée à la main, faire quelques pas à la rencontre des
Anglais; puis, au milieu du feu et de la fumée, approcher de la terre
l'étrange flambeau. Aussitôt une traînée de flamme courut sur la terre,
et disparut en s'enfonçant dans le sol; enfin, au même instant, la
terre s'agita, une explosion terrible se fit entendre, un cratère
flamboyant s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte de la caverne
s'ouvrit et s'affaissa, les rochers qui pesaient sur elle s'enfoncèrent
avec elle, et, aux cris du reste du régiment encore de l'autre côté de
l'ouverture, le passage souterrain disparut dans un immense chaos.
—Et maintenant, dit Laïza, pas un instant à perdre.
—Ordonne! que faut-il faire?
—Fuyez vers Grand Port, tâchez de trouver asile dans un vaisseau
français: moi, je me charge de Georges.
—Je te l'ai dit, je ne quitterai pas mon fils.
—Et moi, je vous l'ai dit, vous le quitterez; car, en restant, vous le
perdez.
—Comment cela?
—Avec votre chien, qu'ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous
relancent au plus sombre des forêts, vous atteignent au plus profond
des cavernes, et Georges, blessé, sera bientôt rejoint; mais, au
contraire, fuyez de votre côté: ils croient que votre fils vous
accompagne; alors, c'est à vous qu'ils s'attachent, c'est après vous
qu'ils s'acharnent, c'est vous qu'ils rejoignent peut-être; moi,
pendant ce temps, je profite de la nuit; avec quatre hommes dévoués,
j'emporte Georges d'un autre côté; nous gagnons les bois qui
environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous
sauver, vous allumerez un feu sur l'île des Oiseaux; alors, nous
descendrons sur un radeau la Grande-Rivière, et vous venez avec une
chaloupe nous recevoir à son embouchure.
Pierre Munier avait écouté tout ce plaidoyer les yeux fixes, la
respiration suspendue, serrant les mains de Laïza entre ses mains;
puis, à ces dernières paroles, lui jetant les bras au cou:
—Laïza! Laïza! s'écria-t-il; oui, oui, je te comprends, il n'y a que ce
moyen: toute la meute anglaise sur moi, c'est cela, et tu sauves mon
Georges.
—Je le sauve ou je meurs avec lui, dit Laïza, voilà tout ce que je puis
vous promettre.
—Et je sais que tu tiendras ce que tu promets. Attends seulement que
j'aille encore une fois embrasser mon enfant, et je pars.
—Non, non, dit Laïza; si vous le voyez, vous ne voudrez plus le
quitter; s'il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie, il ne
voudra pas le permettre; partez, partez! Et vous tous, suivez-le;
quatre hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux,
les plus dévoués.
Une douzaine d'hommes se présentèrent.
Laïza en désigna quatre; puis, comme Pierre Munier hésitait à partir:
—Les Anglais! les Anglais! dit-il au vieillard; dans un instant, les
Anglais seront ici.
—Ainsi, à l'embouchure de la Grande-Rivière? s'écria Pierre.
—Oui, si nous ne sommes ni tués ni pris.
—Adieu, Georges, adieu! cria Pierre Munier.
Et, suivi des nègres qui restaient, il s'élança du côté de la montagne
des Créoles.
—Mon père, s'écria Georges, où allez-vous? que faites-vous? pourquoi ne
venez-vous pas mourir avec votre fils? Mon père, attendez-moi, me
voilà.
Mais Pierre Munier était déjà loin, et ces derniers mots surtout,
furent dits d'une voix si faible, que le vieillard ne put les entendre.
Laïza courut au blessé; il le trouva sur ses genoux.
—Mon père! murmura Georges.
Et il retomba évanoui.
Laïza ne perdit pas de temps; cet évanouissement était presque un
bonheur. Sans doute, Georges, jouissant de sa raison, n'eût pas voulu
disputer plus longtemps sa vie à ceux qui le poursuivaient; il eût
regardé cette fuite isolée comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait
à la merci de Laïza. Laïza le coucha, toujours évanoui, sur son
brancard: chacun des nègres qu'il avait gardés près de lui saisit un
des portants, et lui-même, marchant devant pour leur montrer le chemin,
il se dirigea vers le quartier des Trois-Ilots, d'où il comptait, en
suivant le cours de la Grande-Rivière, gagner le piton du Bambou.
Ils n'avaient pas fait un quart de lieue, qu'ils entendirent les
aboiements du chien.
Laïza fit un geste, les porteurs s'arrêtèrent. Georges était toujours
évanoui, ou du moins si faible, qu'il ne paraissait faire aucune
attention à ce qui se passait.
Ce que, Laïza avait prévu arrivait: les Anglais avaient escaladé
l'enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les
fuyards une seconde fois, comme ils l'avaient déjà fait une première.
Il y eut un moment d'angoisse, pendant lequel Laïza écouta les
aboiements du chien; pendant quelques minutes, ces aboiements restèrent
stationnaires. Le chien était parvenu à l'endroit où l'on avait
combattu puis, deux ou trois fois, les aboiements se rapprochèrent. Le
chien allait des retranchements à la cabane, où Georges, blessé, était
demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter; enfin, les
aboiements s'éloignèrent vers le sud: c'était la direction qu'avait
prise Pierre Munier; la ruse de Laïza avait réussi, les chasseurs
s'étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le
fils.
La situation dont on venait de sortir était d'autant plus grave, que,
pendant cette halte d'un instant, les premiers rayons du jour avaient
commencé à paraître, et que la mystérieuse obscurité de la forêt
commençait à s'éclaircir. Certes, si Georges se fût trouvé sain et
sauf, agile et fort, comme il l'était, l'embarras eut été moindre, car
ruse courage, adresse, tout se fût présenté en égale proportion entre
ceux qui étaient poursuivis et ceux qui poursuivaient; mais la blessure
de Georges rendait la partie inégale, et, Laïza ne se dissimulait pas
que la situation était des plus critiques.
Une crainte surtout le préoccupait: c'est que les Anglais, comme la
chose était probable, n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves
dressés à la chasse des nègres marrons et ne leur eussent fait quelque
promesse, comme celle de la liberté; par exemple, si Georges tombait
entre leurs mains. Alors, il perdait une partie de ses avantages
d'homme de la nature, en face de ces autres hommes, fils de la nature
comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de
secrets et la nuit pas de mystères.
Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, aussitôt
ses incertitudes fixées sur la direction qu'avaient prise ceux qui les
poursuivaient, il se remit en marche, s'avançant toujours vers l'est.
La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient
partager la préoccupation de l'homme: la fusillade, qui avait retenti
toute la nuit, avait réveillé les oiseaux dans les branches, les
sangliers dans leurs bauges, les daims dans les halliers; tout était
sur pied, tout parlait d'effroi, et l'on eût dit tous les êtres animés
atteints d'une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures.
Au bout de deux heures, il fallut faire halte: les nègres s'étaient
battus toute la nuit, et n'avaient pas mangé depuis la veille à quatre
heures. Laïza s'arrêta sous les ruines d'un ajoupa qui, sans aucun
doute, avait servi cette nuit même de retraite à des nègres marrons;
car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le résultat d'un
assez long séjour, on y retrouva du feu.
Trois des nègres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrième s'occupa
de rallumer le foyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler
l'appareil du blessé.
Si fort de corps, si puissant d'esprit que fût Georges, l'âme avait
cependant été vaincue par la matière: il avait la fièvre, il avait le
délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait
aider ceux qui essayaient de le sauver, ni par le conseil ni par
l'exécution.
Cependant, le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque
repos. Quant à Laïza il ne semblait soumis à aucun des besoins
physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi,
et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil; il y avait vingt
heures qu'il n'avait mangé, et il ne semblait pas avoir faim.
Les nègres revinrent les uns après les autres, rapportant six ou huit
tanrecs, qu'ils s'apprêtèrent à faire rôtir devant l'immense foyer que
leur compagnon avait allumé; la fumée qu'il occasionnait inquiétait
bien un peu Laïza; mais il pensait que, n'ayant laissé aucune trace
derrière lui, il devait être à deux ou trois lieues au moins de
l'endroit où avait eu lieu le combat, et que, en supposant même que
cette fumée fût découverte, elle le serait par quelque poste assez
éloigné pour qu'il eût le temps de fuir avant que ce poste les eût
rejoints.
Quand le repas fut prêt, les nègres appelèrent Laïza, qui, jusque-là,
était resté assis près de Georges. Laïza se leva, et, en portant les
yeux sur le groupe qu'il s'apprêtait à joindre, il s'aperçut que l'un
des nègres avait reçu à la cuisse une blessure qui saignait encore.
Aussitôt toute sa sécurité disparut: on avait pu les suivre à la trace
comme on suit un daim blessé, non pas que l'un se doutât de
l'importance de la capture qu'on pouvait faire en les suivant, mais
parce qu'un prisonnier, quel qu'il fût, était de trop grande
importance, à cause des renseignements qu'il pouvait donner, pour que
les Anglais ne fissent pas tout au monde pour se procurer ce
prisonnier.
Au moment où cette réflexion venait de le frapper, et où il ouvrait la
bouche pour ordonner à ses quatre nègres accroupis autour du feu de se
remettre en route, un petit bouquet de bois, plus touffu que le reste
de la forêt, et sur lequel ses yeux inquiets s'étaient déjà plus d'une
fois arrêtés s'enflamma, une vive fusillade se fit entendre, cinq ou
six balles sifflèrent autour de lui. Un des nègres tomba la face dans
le feu, les trois autres se levèrent; mais, au bout de cinq ou six pas,
l'un d'eux tomba à son tour, puis un autre encore à dix pas de là. Le
quatrième seul s'enfuit sain et sauf et disparut dans le bois.
À l'aspect de la fumée, au bruit des coups, au sifflement des balles,
Laïza n'avait fait qu'un bond de l'endroit où il se trouvait jusqu'au
brancard de Georges; et, prenant le blessé dans ses bras, comme il eût
fait d'un enfant, il s'élança à son tour dans la forêt, sans que sa
course parût un instant ralentie par le fardeau qu'il portait.
Mais, aussitôt, huit ou dix soldats anglais, escortés de cinq ou six
nègres, bondirent hors du bouquet de bois et se mirent à la poursuite
des fugitifs, dans l'un desquels ils avaient reconnu Georges, qu'ils
savaient blessé. Comme l'avait prévu Laïza, le sang les avait guidés.
Ils étaient venus suivant sa trace, étaient arrivés à demi-portée de
fusil de l'ajoupa, et, là, ils avaient ajusté à coup posé; et, comme on
l'a vu, bien ajusté, puisque trois nègres sur quatre avaient été, sinon
tués, du moins mis hors de combat.
Alors commença une course désespérée; car, quelles que fussent la force
et l'agilité de Laïza, il était évident que, s'il ne parvenait pas à se
faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient
par le rejoindre; malheureusement, il courait deux chances presque
également fatales: en s'enfonçant dans les grandes épaisseurs, les bois
pouvaient devenir tellement touffus, qu'il lui fût impossible d'aller
plus loin; en se jetant dans les clairières, il se livrait à la
fusillade de ses ennemis. Cependant il préféra ce dernier parti.
Dans les premières minutes, et par la puissance de son élan, Laïza
s'était trouvé presque hors de portée, et, s'il n'eût eu affaire qu'à
des Anglais, sans doute il leur eût échappé; mais, quoique ce fût à
regret peut-être que les nègres le poursuivissent, comme ils étaient
poussés par les baïonnettes des soldats, il leur fallait marcher; ils
couraient donc le gibier humain, qu'ils chassaient, sinon par
enthousiasme, du moins par crainte.
De temps en temps, lorsque à travers les arbres on découvrait Laïza,
quelques coups de fusil éclataient, et l'on voyait les balles effleurer
les écorces des arbres autour de lui, ou sillonner la terre sous ses
pas; mais, comme par enchantement, aucune de ces balles ne
l'atteignait, et sa course s'accélérait, si l'on peut le dire, en
raison du danger auquel il venait d'échapper.
Enfin, on arriva sur le bord d'une clairière: une pente rapide et
presque découverte, garnie à son sommet d'un nouveau fourré d'arbres,
se présentait à gravir; arrivé au sommet de cette pente, Laïza, du
moins, pouvait disparaître derrière quelque roche, se laisser glisser
dans quelque ravin, et se soustraire ainsi à la me de ceux qui le
poursuivaient; mais aussi, pendant tout l'intervalle qui séparait les
arbres, Laïza restait découvert et exposé au feu.
Il n'y avait cependant pas à balancer: se jeter à droite ou se jeter à
gauche, c'était perdre du terrain; le hasard avait jusque-là servi les
fugitifs, le même bonheur pouvait les accompagner encore.
Laïza s'élança dans la clairière; de leur côté, ceux qui le
poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à
découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière. Laïza
était à cent cinquante pas d'eux, à peu près.
Alors, comme si l'ordre eût été donné, chacun s'arrêta, mit en joue et
fit feu. Laïza parut n'être point touché, et continua sa course. Les
soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il
disparût; ils glissèrent en hâte une cartouche dans le canon de leur
fusil.
Pendant ce temps, Laïza gagnait énormément de terrain; il était évident
que, s'il échappait à la seconde décharge comme il avait échappé à la
première, et qu'il atteignît le bois sain et sauf, toutes les chances
étaient pour lui. Vingt-cinq pas à peine le séparaient de la lisière du
bois, et, pendant cette halte d'un instant, il avait gagné cent
cinquante pas sur ses adversaires. Tout à coup, il disparut dans un pli
du terrain; mais, malheureusement, la sinuosité ne se prolongeait ni à
droite ni à gauche; il la suivit cependant tant qu'il put, pour
dérouter ses ennemis; mais, arrivé à l'extrémité du petit ravin, dont
l'épaulement l'avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le
talus, et, par conséquent, de reparaître. En ce moment, dix ou douze
coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d'hommes
qu'ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas
encore, Laïza s'arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis
sur deux, posa à terre Georges, toujours évanoui; puis, se relevant
tout debout, il se retourna vers les Anglais, étendit les deux mains
vers eux avec un geste de dernière menace et de suprême malédiction,
et, tirant son couteau de sa ceinture, il se l'enfonça jusqu'au manche
dans la poitrine.
Les soldats s'élancèrent en poussant de grands cris de joie, comme font
les chasseurs à l'hallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout;
puis, tout à coup, il tomba comme un arbre qui se déracine; la lame du
couteau lui avait traversé le cœur.
En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvèrent Laïza mort et
Georges expirant: par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber
vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l'appareil de sa
blessure, et le sang en coulait à flots.
Quant à Laïza, outre le coup de couteau qu'il s'était donné dans le
cœur, il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, et une
autre qui lui traversait de part en part la poitrine.