Cette lettre écrite, Georges la remit à Miko-Miko, qui reprit son
bambou et ses paniers et, de son pas habituel, repartit pour
Port-Louis; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la
nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien.
Georges resta seul avec Laïza. Laïza avait à peu près tout entendu, et
avait tout compris.
—Vous allez à la ville? demanda-t-il à Georges.
—Oui, répondit celui-ci.
—C'est imprudent, reprit le nègre.
—Je le sais; mais je dois y aller; et, à mes propres yeux, je serais un
lâche si je n'y allais pas.
—C'est bien, allez-y donc; mais si, à dix heures, vous n'êtes pas
arrivé à la rivière des Lataniers?...
—C'est que je serai prisonnier ou mort: alors, marchez sur la ville et
délivrez-moi, ou vengez-moi.
—C'est bien, dit Laïza, comptez sur nous.
Et ces deux hommes qui s'étaient si bien compris, qu'un seul mot, qu'un
seul geste, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs
l'un de l'autre, se quittèrent sans échanger une promesse ou une
recommandation de plus.
Il était dix heures du matin; on vint prévenir Georges que son père lui
faisait demander s'il déjeunerait avec lui; Georges répondit en passant
dans la salle à manger: il était calme comme si rien ne fût arrivé.
Pierre Munier jeta sur lui un regard où toute la sollicitude paternelle
était peinte; mais, voyant le visage de son fils le même qu'il était
d'habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il
le saluait tous les jours, il se rassura.
—Dieu soit loué, mon cher enfant! dit le brave homme. En voyant ces
messagers se succéder si rapidement, j'avais craint qu'ils ne
t'apportassent de mauvaises nouvelles; mais ton air tranquille
m'annonce que je m'étais trompé.
—Vous avez raison, mon père, répondit Georges, tout va bien; c'est
toujours pour ce soir, à la même heure, la révolte, et ces messieurs
m'apportaient deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne
rendez-vous chez lui aujourd'hui, à deux heures, l'autre à Sara, qui me
dit qu'elle m'aime.
Pierre Munier resta étourdi. C'était la première fois que Georges lui
parlait de la révolte des noirs et de l'amitié du gouverneur; il avait
su toutes ces choses indirectement, et il avait, le pauvre père,
frissonné jusqu'au fond du cœur en voyant son enfant bien-aimé se jeter
dans une pareille voie.
Il balbutia quelques observations; mais Georges l'arrêta.
—Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où après avoir
fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires après
avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arraché par M. de
Malmédie; ce jour-là, vous aviez été devant l'ennemi, grand, noble,
sublime, ce que vous serez toujours, enfin, devant le danger; ce
jour-là, je jurai qu'un jour hommes et choses seraient remis à leur
place; ce jour est arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu
jugera entre les esclaves et les maîtres, entre les faibles et les
forts, entre les martyrs et les bourreaux; voilà tout.
Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection
contre une pareille volonté, s'affaissait sur lui-même, comme si le
poids du monde eût pesé sur lui, Georges ordonna à Ali de seller les
chevaux, et, après avoir achevé tranquillement son déjeuner, en fixant
de temps en temps un regard triste sur son père, il se leva pour
sortir.
Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers
son fils.
Georges s'avança vers lui, prit sa tête entre ses deux mains, et avec
une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laissé paraître, il
rapprocha cette tête vénérable de lui, et baisa rapidement cinq ou six
fois ses cheveux blancs.
—Mon fils, mon fils! s'écria Pierre Munier.
—Mon père, dit Georges, vous aurez une vieillesse respectée, ou j'aurai
une tombe sanglante. Adieu!
Georges s'élança hors de la chambre, et le vieillard retomba sur sa
chaise en poussant un profond gémissement.