Georges, retiré dans l'appartement qu'il avait fait meubler pour lui
dans l'habitation de son père à Moka, réfléchissait à la position dans
laquelle il venait de se placer, lorsqu'on lui annonça qu'un nègre le
demandait. Il crut tout naturellement que c'était quelque message de M.
Henri de Malmédie, et ordonna que l'on fît entrer le messager.
À la première vue de celui qui le demandait, Georges reconnut qu'il
s'était trompé; il avait un vague souvenir d'avoir rencontré cet homme
quelque part; cependant, il ne pouvait dire où.
—Vous ne me reconnaissez pas? dit le nègre.
—Non, répondit Georges, et, cependant, nous nous sommes déjà vus, n'est
ce pas?
—Deux fois, reprit le nègre.
—Où cela?
—La première à la rivière Noire, quand vous sauvâtes la jeune fille; la
seconde....
—C'est juste, interrompit Georges, je me rappelle; et la seconde?...
—La seconde, interrompit à son tour le nègre; la seconde, quand vous
nous avez rendu la liberté. Je me nomme Laïza, et mon frère se nommait
Nazim.
—Et qu'est devenu ton frère?
—Nazim, esclave, avait voulu fuir pour retourner à Anjouan. Nazim
libre, grâce à vous, est parti et doit être, à cette heure, près de
notre père. Merci pour lui.
—Et, quoique libre, tu es resté, toi? demanda Georges. C'est étrange.
—Vous allez comprendre cela, dit le nègre en souriant.
—Voyons, répondit Georges, qui, malgré lui, commençait à prendre
intérêt à cette conversation.
—Je suis fils de chef, reprit le nègre. Je suis de sang mêlé arabe et
zanguebar; je n'étais donc pas né pour être esclave.
Georges sourit de l'orgueil du nègre, sans songer que cet orgueil était
le frère cadet du sien.
Le nègre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire:
—Le chef de Quérimbo m'a pris dans une guerre et m'a vendu à un
négrier, qui m'a vendu à M. de Malmédie. J'ai offert, si l'on voulait
envoyer un esclave à Anjouan, de me racheter pour vingt livres de
poudre d'or. On n'a pas cru à la parole d'un nègre, on m'a refusé. J'ai
insisté quelque temps; puis... il s'est fait un changement dans ma vie
et je n'ai plus pensé à partir.
—M. de Malmédie t'a traité comme tu méritais de l'être? demanda
Georges.
—Non, ce n'est pas cela, répondit le nègre. Trois ans après, mon frère
Nazim fut pris à son tour et vendu comme moi, et, par bonheur, au même
maître que moi; mais, n'ayant pas les mêmes raisons que moi pour rester
ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l'as sauvé. J'aimais
mon frère comme mon enfant, et toi, continua le nègre en croisant ses
mains sur sa poitrine et en s'inclinant, je t'aime maintenant comme mon
père. Or, voilà ce qui se passe; écoute, cela t'intéresse comme nous.
Nous sommes ici quatre vingt mille hommes de couleur et vingt mille
blancs.
—Je les ai comptés déjà, dit Georges en souriant.
—Je m'en doutais, répondit Laïza. Sur ces quatre-vingt mille, vingt
mille au moins sont en état de porter les armes; tandis que les blancs,
y compris les huit cents soldats anglais en garnison, peuvent à peine
réunir quatre mille hommes.
—Je le sais encore, dit Georges.
—Eh bien, devinez-vous? demanda Laïza.
—J'attends que tu t'expliques.
—Nous sommes décidés à nous débarrasser des blancs. Nous avons, Dieu
merci! assez souffert pour avoir le droit de nous venger.
—Eh bien? demanda Georges.
—Eh bien, nous sommes prêts, répondit Laïza.
—Qui vous arrête, alors, et pourquoi ne vous vengez-vous pas?
—Il nous manque un chef, ou plutôt on nous en proposa deux: mais ni
l'un ni l'autre de ces hommes ne conviennent à une pareille entreprise.
—Et quels sont-ils?
—L'un est Antonio le Malais.
Georges laissa errer sur ses lèvres un sourire de mépris.
—Et l'autre? demanda-t-il.
—L'autre, c'est moi, répondit Laïza.
Georges regarda en face cet homme, qui donnait aux blancs cet exemple
étrange de modestie, de reconnaître qu'il n'était pas digne du rang
auquel il était appelé.
—L'autre, c'est toi?... reprit le jeune homme.
—Oui, répondit le nègre, mais il ne faut pas deux chefs pour une
pareille entreprise; il en faut un seul.
—Ah! ah! fit Georges qui crut comprendre que Laïza ambitionnait le
suprême commandement.
—Il en faut un seul, suprême, absolu, et dont la supériorité ne puisse
être discutée.
—Mais où trouver cet homme? demanda Georges.
—Il est trouvé, répondit Laïza en regardant fixement le jeune mulâtre;
seulement, acceptera-t-il?
—Il risque sa tête, dit Georges.
—Et nous, ne risquons-nous rien? demanda Laïza.
—Mais quelle garantie lui donnerez-vous?
—La même qu'il nous offrira, un passé de persécution et d'esclavage, un
avenir de vengeance et de liberté.
—Et quel plan avez-vous conçu?
—Demain, après la fête du Yamsé, quand les blancs, fatigués des
plaisirs de la journée, se seront retirés après avoir vu brûler le
gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivière des
Lataniers; alors, de tous côtés arriveront Africains, Malais,
Madécasses, Malabars, Indiens tous ceux qui sont entrés dans la
conspiration; enfin là, ils éliront un chef, et ce chef les dirigera.
Eh bien, dites un mot, et ce chef ce sera vous.
—Et qui t'a chargé de me faire cette proposition? demanda Georges.
Laïza sourit dédaigneusement.
—Personne, dit-il.
—Alors, l'idée vient de toi?
—Oui.
—Et qui te l'a inspirée?
—Vous-même.
—Comment, moi-même?
—Vous ne pouvez arriver à ce que vous désirez que par nous.
—Et qui t'a dit que je désirais quelque chose?
—Vous désirez épouser la rose de la rivière Noire et vous haïssez M.
Henri de Malmédie! Vous désirez posséder l'une, vous voulez vous venger
de l'autre! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens; car on ne
consentira pas à vous donner l'une pour femme, et l'on ne permettra pas
à l'autre de devenir votre adversaire.
—Et qui t'a dit que j'aimais Sara?
—Je l'ai vu.
—Tu te trompes.
Laïza secoua tristement la tête.
—Les yeux de la tête se trompent quelquefois, dit-il; ceux du cœur,
jamais.
—Serais-tu mon rival? demanda Georges avec un sourire dédaigneux.
—Il n'y a de rival que celui qui a l'espoir d'être aimé, répondit le
nègre en soupirant, et la rose de la rivière Noire n'aimera jamais le
lion d'Anjouan.
—Alors tu n'es pas jaloux?
—Vous lui avez sauvé la vie, et sa vie vous appartient, c'est trop
juste; moi, je n'ai pas même eu le bonheur de mourir pour elle, et
cependant, ajouta le nègre en regardant Georges fixement, croyez-vous
que j'aie fait ce qu'il fallait pour cela?
—Oui, oui, murmura Georges oui, tu es brave; mais les autres, puis-je
compter sur eux?
—Je ne puis répondre que de moi, dit Laïza, et j'en réponds; donc, tout
ce que l'on peut faire avec un homme courageux, fidèle et dévoué, tu le
feras avec moi.
—Tu m'obéiras le premier?
—En toutes choses.
—Même en ce qui regardera?...
Georges s'interrompit en regardant Laïza.
—Même en ce qui regardera la rose de la rivière Noire, dit le nègre
continuant la pensée du jeune homme.
—Mais d'où te vient ce dévouement pour moi?
—Le cerf d'Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux, et tu
as racheté sa vie. Le lion d'Anjouan était dans les chaînes, et tu lui
as rendu la liberté. Le lion est non seulement le plus fort, mais
encore le plus généreux de tous les animaux; et c'est parce qu'il est
fort et généreux, continua le nègre en croisant les bras et en relevant
orgueilleusement la tête, qu'on a appelé Laïza le lion d'Anjouan.
—C'est bien, dit Georges en tendant la main au nègre. Je demande un
jour pour me décider.
—Et quelle chose amènera votre acceptation ou votre refus?
—J'ai insulté aujourd'hui grièvement, publiquement, mortellement, M. de
Malmédie.
—Je le sais, j'étais là, dit le nègre.
—Si M. de Malmédie se bat avec moi, je n'ai rien à dire.
—Et s'il refuse de se battre?... demanda en souriant Laïza.
—Alors je suis à vous; car, comme on le sait brave, comme il a déjà eu
avec les blancs deux duels, dans l'un desquels il a tué son adversaire,
il aura ajouté une troisième insulte aux deux insultes qu'il m'a déjà
faites, et alors la mesure sera comblée.
—Alors, tu es notre chef, dit Laïza; le blanc ne se battra pas avec le
mulâtre.
Georges fronça le sourcil, car il avait déjà eu cette idée. Mais aussi,
comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le mulâtre lui
avait imprimé sur le visage?
En ce moment, Télémaque entra, les mains sur son oreille dont Bijou,
comme nous l'avons dit, avait enlevé une partie.
—Maître, dit-il, le capitaine hollandais voudrait parler à li.
—Le capitaine Van den Broek? demanda Georges.
—Oui.
—C'est bien, dit Georges.
Puis, se tournant vers Laïza:
—Attends-moi ici, dit-il, je reviens; ma réponse sera probablement plus
prompte que je ne l'espérais.
Georges sortit de la chambre où était Laïza et entra, les bras ouverts,
dans celle où était le capitaine.
—Eh bien, frère, dit le capitaine, tu m'avais donc reconnu?
—Oui, Jacques, et je suis heureux de t'embrasser, surtout en ce moment.
—Il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu n'eusses pas eu ce plaisir
à ce voyage-ci.
—Comment?...
—Je devrais être parti.
—Pourquoi?
—Le gouverneur m'a l'air d'un vieux renard de mer.
—Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques; le gouverneur est le fameux
commodore Williams Murrey, l'ancien capitaine du _Leycester_.
—Du _Leycester_! j'aurais dû m'en douter; alors nous avions un vieux
compte à régler ensemble, et je comprends tout.
—Qu'est-il donc arrivé?
—Il est arrivé que le gouverneur, après les courses, est venu
gracieusement à moi et m'a dit: «Capitaine Van den Broek, vous avez une
bien belle goélette!» Jusque-là, il n'y avait rien à dire; mais il
ajouta: «Est-ce que demain je pourrais avoir l'honneur de la visiter?»
—Il se doute de quelque chose.
—Oui, et moi, qui, comme un niais, ne me doutais de rien, j'ai fait la
roue et je l'ai invité à venir déjeuner à bord, ce qu'il a accepté.
—Eh bien?
—Eh bien, en revenant tout ordonner pour le susdit déjeuner, je me suis
aperçu que, de la montagne de la Découverte, on faisait des signaux en
mer. Alors j'ai commencé à comprendre que les signaux pourraient bien
être faits en mon honneur. Je suis donc monté sur la montagne, et, ma
lunette à la main, j'ai inspecté l'horizon; en cinq minutes, j'ai été
fixé; il y avait à une vingtaine de milles un bâtiment qui répondait à
ces signaux.
—C'était le _Leycester_?
—Justement; on veut me bloquer; mais, tu comprends Jacques n'est pas
venu au monde hier: le vent est au sud-est, de sorte que le bâtiment ne
peut rentrer à Port-Louis qu'en courant des bordées. Or, à ce
métier-là, il lui faut une douzaine d'heures au moins pour être à l'île
des Tonneliers; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher
pour filer avec moi.
—Moi? et quelle raison ai-je de partir?
—Ah! c'est juste, je ne t'ai rien dit encore. Ah çà! quelle diable
d'idée as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garçon d'un coup
de cravache? Ce n'est pas poli, cela.
—Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est?
—Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui. À propos, _Antrim_
est un fier cheval, et tu lui feras bien des compliments de ma part.
—Eh bien, tu ne te rappelles pas que ce même Henri de Malmédie, il y a
quatorze ans, le jour du combat?...
—Après?
Georges releva ses cheveux et montra à son frère la cicatrice de son
front.
—Ah! oui, c'est vrai, s'écria Jacques; mille tonnerres! tu as de la
rancune; j'avais oublié toute cette histoire. Mais d'ailleurs, autant
que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui a valu
de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre.
—Oui, et j'avais oublié cette première insulte, ou plutôt j'étais prêt
à la lui pardonner, lorsqu'il m'en a fait une seconde.
—Laquelle?
—Il m'a refusé la main de sa cousine.
—Oh! tu es adorable, toi, ma parole d'honneur! Voilà un père et un fils
qui élèvent une héritière comme une caille en mue, pour la plumer à
leur aise par un bon mariage, et, quand la caille est grasse à point,
arrive un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc! est-ce
qu'ils pourraient faire autrement que de te la refuser? Sans compter
mon cher, que nous sommes des mulâtres, pas autre chose.
—Aussi, n'est-ce point ce refus que j'ai regardé comme une injure;
mais, dans la discussion, il a levé une baguette sur moi.
—Ah! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l'as assommé?
—Non, dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se
présentaient toujours, en pareille circonstance, à l'esprit de son
frère; non, je lui ai demandé satisfaction.
—Et il a refusé? C'est juste, nous sommes des mulâtres. Nous battons
quelquefois les blancs, c'est vrai; mais les blancs ne se battent pas
avec nous, fi donc!
—Et lors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien à se battre.
—Et c'est pour cela que tu lui as envoyé en pleine course, coram
populo, comme nous disions au collège Napoléon, un coup de cravache à
travers la figure. Ce n'était pas mal imaginé; et le moyen a, ma foi,
manqué de réussir.
—A manqué?... Que veux-tu dire?
—Je veux dire que, effectivement, la première idée de M. de Malmédie
avait été de se battre; mais personne n'a voulu lui servir de témoin,
et ses amis lui ont déclaré qu'un pareil duel était impossible.
—Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donné; il est
libre.
—Oui; mais on te garde autre chose, à toi.
—Et que me garde-t-on? demanda Georges en fronçant le sourcil.
—Comme, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, l'entêté voulait
absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer à ce duel,
qu'on lui promît une chose.
—Et quelle chose lui a-t-on promise?
—Qu'un de ces soirs, pendant que tu serais à la ville, on
s'embusquerait à huit ou dix sur la route de Moka; qu'on te
surprendrait au moment où tu t'y attendrais le moins, qu'on te
coucherait sur une échelle, et qu'on te donnerait vingt-cinq coups de
fouet.
—Les misérables! Mais c'est le supplice des nègres!
—Eh bien, que sommes-nous donc, nous autres mulâtres? Des nègres
blancs, pas autre chose.
—Ils lui ont promis cela? répéta Georges.
—Formellement.
—Tu en es sûr?
—J'y étais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang;
on ne se défiait pas de moi.
—C'est bien! dit Georges; mon parti est pris.
—Tu pars avec moi?
—Je reste.
—Écoute, dit Jacques en posant la main sur l'épaule de Georges;
crois-moi, frère, suis le conseil d'un vieux philosophe: ne reste pas,
suis-moi.
—Impossible! j'aurais l'air de fuir; d'ailleurs, j'aime Sara.
—Tu aimes Sara?... Qu'est-ce que cela veut dire: «J'aime Sara?»
—Cela veut dire qu'il faut que je possède cette femme, ou que je meure.
—Écoute, Georges, moi, je ne comprends pas toutes ces subtilités. Il
est vrai que je n'ai jamais été amoureux que de mes passagères, qui en
valent bien d'autres, crois-moi; et, quand tu en auras tâté, tu
troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des îles
Comores, par exemple. J'en ai six dans ce moment-ci entre lesquelles je
te donne le choix.
—Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l'île de
France.
—Et moi, je te répète que tu as tort. L'occasion est belle, tu ne la
retrouveras pas. Je pars cette nuit, à une heure, sans tambour ni
trompette; viens avec moi, et, demain, nous serons à vingt-cinq lieues
d'ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice; sans
compter que, si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur
faire administrer, par quatre de mes matelots, la gratification qu'ils
te réservaient.
—Merci, frère, répéta Georges; c'est impossible!
—Alors, c'est bien; tu es un homme, et, quand un homme dit: «C'est
impossible», c'est qu'effectivement c'est impossible. Je partirai donc
sans toi.
—Oui, pars; mais ne t'éloigne pas trop, et tu verras quelque chose à
quoi tu ne t'attends pas.
—Et que verrai-je? Une éclipse de lune?...
—Tu verras s'allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port
Louis à Mahebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l'île Bourbon.
—Ah! ah! ceci est autre chose; tu as des idées pyrotechniques, à ce
qu'il paraît? Voyons, explique-moi un peu cela.
—J'ai que, dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me méprisent,
ces blancs qui veulent me fouetter comme un nègre marron, ces blancs
seront à mes pieds. Voilà tout.
—Une petite révolte.... Je comprends, dit Jacques. Ce serait possible,
s'il y avait dans l'île seulement deux mille hommes comme mes cent
cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude; car, Dieu merci! il n'y
en a pas un qui appartienne à cette misérable race: ce sont tous de
bons Bretons, de braves Américains, de vrais Hollandais, de purs
Espagnols, ce qu'il y a de mieux dans les quatre nations. Mais, toi,
qu'auras-tu pour soutenir ta révolte?
—Dix mille esclaves qui sont las d'obéir et qui veulent commander à
leur tour.
—Des nègres? Peuh!... fit Jacques avançant dédaigneusement la lèvre
inférieure. Écoute, Georges; moi, je les connais bien, j'en vends: ça
supporte bien la chaleur, ça vit avec une banane, c'est dur au travail,
ça a des qualités, enfin, je ne veux pas déprécier ma marchandise; mais
cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard
qu'aujourd'hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur
les nègres.
—Comment cela?
—Oui, il me disait: «Capitaine Van den Broek, vous qui avez beaucoup
voyagé et qui me paraissez un excellent observateur, si vous étiez
gouverneur de quelque île, et qu'il y eût une révolte de nègres, que
feriez vous?»
—Et qu'as-tu répondu?
—Moi, j'ai répondu: «Milord, je défoncerais dans les rues par
lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d'arack, et
j'irais me coucher, ma clef à ma porte.»
Georges se mordit les lèvres jusqu'au sang.
—Ainsi donc, pour la troisième fois, je te le répète, frère: viens avec
moi; c'est ce que tu as de mieux à faire.
—Et moi, pour la troisième fois, frère, je te réponds: impossible.
—Alors tout est dit; embrasse-moi, Georges.
—Adieu Jacques!
—Adieu frère! Mais, crois-moi, ne te fie pas aux nègres.
—Ainsi, tu pars?
—Pardieu! oui. Oh! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir, dans
l'occasion, en pleine mer, tant que le _Leycester_ voudra; qu'il vienne
m'offrir une partie de quilles, et il verra si je boude; mais, dans le
port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute La Bourdonnaie, merci!
Ainsi, une dernière fois, tu refuses?
—Je refuse.
—Adieu!
—Adieu!
Les jeunes gens s'embrassèrent une dernière fois; Jacques entra chez
son père, qui, ignorant tout ce qui était arrivé, dormait
tranquillement.
Quant à Georges, il passa dans la chambre où l'attendait Laïza.
—Eh bien? demanda le nègre.
—Eh bien, dit Georges, dis aux révoltés qu'ils ont un chef.
Le nègre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre
chose, s'inclina profondément et sortit.