1. La «Kultur».

D'abord la «Kultur», c'est-à-dire, si l'on en croit le Kaiser, cette

perfection intime, si supérieure à la civilisation, toute extérieure, des

autres nations:

La «Kultur».

Qu'est-ce donc que la «Kultur» allemande (prononcez _koultour_) dont les

occupants provisoires de la Belgique sont si fiers et qui les rend si

arrogants, si méprisants pour le reste de l'humanité?

La «Kultur» n'a rien de commun avec la culture française, belge, anglaise,

espagnole, italienne, américaine, etc. Elle n'est pas la civilisation; la

façon dont les Allemands envahisseurs se sont conduits chez nous et

dans le nord de la France, depuis le 4 août dernier, le démontre sans

contestations possibles.

On peut être civilisé instruit, gentilhomme accompli, appartenir à l'élite

d'une nation cultivée et honorée et n'avoir point la «Kultur», pour cette

péremptoire raison que pour avoir la «Kultur», il faut être Allemand

d'origine et surtout Allemand de coeur; il faut, de toute nécessité,

être foncièrement convaincu de la supériorité morale, intellectuelle,

scientifique et matérielle de l'Allemagne, et surtout de son droit

indéniable, imprescriptible et essentiel à la domination sur l'univers.

_Deutschland über Alles_, telle est la devise de tout homme qui possède

la «Kultur». «L'Allemagne au-dessus de tout» est la pensée dominante,

la suprême règle de conduite de tout citoyen qui a l'insigne honneur et

l'insigne bonheur d'être doué de «Kultur». Ce don supérieur lui confère

d'ailleurs tous les droits et tient lieu de toutes les qualités; il peut

tout se permettre envers les êtres inférieurs qui n'ont pas la «Kultur».

Celui qui l'a reçue peut être arrogant vis-à-vis de ces malheureux, sauf

à être plat comme une punaise quand par accident les tristes créatures

privées de «Kultur» sont gens puissants et fortunés. Dans ces cas, il

conserve le droit imprescriptible de les mépriser intérieurement et de se

dire à lui-même qu'ils ont un sort dont ils sont indignes. Il conserve,

d'ailleurs, le droit de les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent à la

première occasion favorable.

Un professeur de Berlin, M. Lasson, a fait sur ce sujet quelques

déclarations qui nous feront mieux saisir ce que c'est que la «Kultur».

Nous n'en donnons que la crème:

«L'organisation allemande et le peuple allemand _sont le chef-d'oeuvre de

la création_. «_Nous sommes sans égaux_. «Le peuple allemand a la science,

la douceur, _toutes les vertus chrétiennes_. Il est le peuple _le plus

libre parce qu'il sait le mieux obéir_. «M. von Bethmann-Hollweg est

l'homme le plus éminent de l'Europe.»

Le chancelier prussien a montré surtout son éminence dans la déclaration

sinistre qu'il a faite le 4 août au Reichstag, lorsqu'il a avoué que

l'Allemagne, en envahissant la Belgique, a attenté au droit des gens, mais

que la nécessité ne connaît pas de loi.

Un autre professeur, qui habite Iéna, a fait récemment une déclaration qui

a été reproduite dans le _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ de février,

dans laquelle il reconnaît qu'il y a des pays civilisés en Europe et en

Amérique, mais que seuls les Allemands ont la «Kultur».

On peut considérer cette déclaration comme résumant exactement la doctrine

allemande sur la «Kultur».

En somme, la «Kultur», si on l'analyse avec soin, n'est autre chose que

l'infatuation germanique, un composé d'orgueil, de vanité, de suffisance,

de naïveté et de rapacité sans frein.

Ajoutons, pour la déterminer plus complètement, ce détail important: la

«Kultur» exige beaucoup d'engrais. C'est pourquoi beaucoup d'officiers

allemands, qui ont séjourné pendant la guerre en Belgique et dans le nord

de la France, ont laissé, dans les maisons et les châteaux qu'ils ont

«honorés» de leur présence, la preuve odorante de la vérité de la

définition naturaliste, d'après laquelle l'homme est surtout un tube

digestif.

Il ne faut pas oublier non plus, pour bien apprécier la «Kultur», cette

maxime dont l'expérience des siècles a vérifié la sagesse: «L'orgueil est

le père de tous les vices.»

(_La Libre Belgique_, n° 5, mars 1915., p. 4, col. 2.)

Incroyable.

Sous ce titre, la _Gazette de Cologne_ publie ingénument la communication

suivante qu'elle a reçue d'un de ses abonnés de Bonn (Prusse rhénane) (Le

texte est donné en français et en allemand):

«Un négociant de Bonn, ayant adressé à la Maison Roulet, de Bienne

(Suisse), un chèque de 5.000 marks, à l'appui d'une commande de rubis pour

montres, a vu revenir son chèque avec cette mention:

«_La Maison ne fait d'affaires qu'avec les nations civilisées_.»

Ni l'abonné ni la _Gazette de Cologne_ n'ont sans doute compris la leçon.

(_La Libre Belgique_, n° 15, avril 1915, p. 4, col. 2.)

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 99 / 112 题