La patrie est en danger! Cette pensée a immédiatement aplani nos petits
dissentiments, si insignifiants devant nos angoisses actuelles. D'une
commune ardeur, tout le monde s'est mis à l'oeuvre. Les uns organisent
l'opposition contre la bande de spoliateurs armés qui sévit sur notre
pauvre pays; d'autres s'occupent du ravitaillement; les jeunes partent
pour l'armée.
a) _Les difficultés_.
S'enrôler n'est pas chose facile, car les Allemands s'y opposent
naturellement de toutes leurs forces. La Belgique est comme une grande
cage, entourée d'une triple barrière de fils barbelés et de fils à haute
tension. A tous les débouchés de la clôture veillent des sentinelles;
entre les postes circulent des patrouilles de fantassins accompagnés de
chiens policiers, des cavaliers, des cyclistes, des canots automobiles.
La nuit, les rayons des projecteurs balaient l'espace. Le long de la
frontière, sur une largeur de 5 à 10 kilomètres, est une zone où nul ne
peut circuler sans autorisation; et il faut un autre permis pour pénétrer
dans une dernière bordure, large de 200 mètres, où toutes les maisons ont
été évacuées.
Malgré tout, plus de 20.000 jeunes gens se sont évadés de cette prison et
ont pris du service dans l'armée belge. Des métallurgistes, en nombre au
moins égal, sont allés vers les fabriques de munitions en Angleterre et en
France. Même, des milliers de femmes et de jeunes filles ont bravé la mort
par électrocution ou par fusillade, les unes pour rejoindre leurs maris,
les autres pour s'engager comme infirmières dans nos ambulances, car à
celles-ci aussi le Gouvernement allemand refuse systématiquement des
passeports.
Comment passent-ils? Le lecteur comprendra que nous ne puissions pas
donner de détails. Contentons-nous de citer quelques faits que nous
connaissons personnellement. En janvier 1916, 28 miliciens et 4
infirmières passèrent ensemble par la province d'Anvers. Pendant le mois
de décembre 1916, 70 jeunes gens, après avoir abattu un officier et deux
sentinelles, gagnèrent la Hollande par la frontière limbourgeoise;
un groupe de 20 Belges traversa la Meuse à la nage; enfin, 42 hommes
s'évadèrent par la frontière Liégeoise, sur un remorqueur.
Il n'y a pas que des barrières physiques. Chaque fois qu'un Belge est tué
à la frontière par le courant électrique, son cadavre reste accroché aux
fils de fer pendant plusieurs jours, en guise d'épouvantail, par exemple
le corps de M. Jacob, de Liège, en décembre 1915. Quand on en abat un à
coups de fusil, les journaux domestiqués s'empressent d'apprendre sa mort
à leurs lecteurs. Si les patrouilles réussissent à s'emparer d'un petit
groupe de miliciens, leur condamnation est publiée dans les mêmes
feuilles.
Par jugement du 11 février 1916, le tribunal militaire de Namur a
condamné:
Franz Sacré, ouvrier d'usine à Grand-Manil; Joseph Bourgeaux, électricien;
Paul Debroux, employé; Fernand Leclipteux, ébéniste; Hector Leroy,
ouvrier; Marcel-Augustin Colin, typographe, tous domiciliés à Gembloux, à
trois ans de prison pour avoir entrepris de passer la frontière sans la
permission prescrite, dans le but de s'enrôler dans l'armée belge.
(_L'Ami de l'Ordre_, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam],
1er mars 1915, p. 2, col. 1.)
Nous avons vu plus haut (p. 67) que certains journaux, tombés encore plus
bas, publient les noms de ceux qui cherchent à passer la frontière.
Une autre barrière morale est celle-ci. Les Belges en âge de milice
doivent signer une déclaration disant qu'ils ne prendront pas les armes
contre l'Allemagne; ceux qui refusent sont envoyés comme prisonniers de
guerre dans un camp allemand (_L'Ami de l'Ordre_, 7 et 8 mai 1915).
Les jeunes gens de l'agglomération bruxelloise doivent se présenter
régulièrement au bureau allemand de milice (affiches du 17 mars 1915 et du
3 avril 1915.) Voici la dernière de ces deux affiches:
Avis officiel concernant les Belges qui doivent se faire inscrire.
Il résulte des listes remises par les communes de l'agglomération
bruxelloise qu'un certain nombre de Belges ayant l'obligation de se faire
inscrire, nés de 1892 à 1897 et habitant l'agglomération, ne se sont pas
présentés personnellement à l'École militaire.
Il est accordé un dernier délai à ceux qui ne se sont pas encore fait
inscrire jusqu'à présent; ceux-ci devront se présenter à l'École militaire
les 8, 12, 13 et 16 avril, de 9 heures à midi ou de 3 à 6 heures (heure
allemande).
Tout qui négligera de se faire inscrire sera puni. Quant aux Belges qui,
devant se faire inscrire, avaient quitté l'agglomération bruxelloise après
le début de la guerre, leurs père, mère ou autres parents ou les personnes
dont ils étaient les locataires ont l'obligation de communiquer l'adresse
de ces Belges jusqu'au 16 avril prochain au bureau d'inscription allemand
(Deutsches Meldeamt), JO, rue du Méridien. Les contrevenants s'exposent à
être punis.
_Der Gouverneur von Brüssel._
Pour pouvoir s'éloigner de Bruxelles, ils doivent demander une permission
(affiche du 4 juin 1915). En décembre 1915, nouvelle affiche prescrivant
aux pères de famille de s'assurer que les jeunes gens se sont fait
inscrire.
(_L'Écho belge_ 17 déc. 1915, p. 1. col. 3).
b) _Responsabilité des parents et des communes_.
On voit par l'affiche, que l'on vient de citer, que les parents sont
rendus responsables de leurs fils en âge de milice. Des pères et même des
mères ont été emprisonnés parce que: leurs enfants étaient allés remplir
leur devoir envers leur patrie. Ainsi, à Bruxelles, M. Maurice Vauthier,
secrétaire communal, professeur à l'Université de Bruxelles et membre de
l'Académie royale de Belgique, a été arrêté pour cette raison.
Par jugement du tribunal militaire de Liège, M. Joseph Britte, voyageur à
Verviers, a été condamné à 200 marks d'amende, pour n'avoir pas empêché le
départ de son fils, militaire belge. Le même tribunal a condamné Mme veuve
Marie Allard, née François, à 90 marks d'amende, pour le même motif.
Quant aux moyens qui sont mis en oeuvre pour obtenir d'une mère l'aveu que
son fils a cherché à rejoindre l'armée belge, en voici deux échantillons.
...La mère d'un jeune patriote suspect est arrêtée; elle refuse de
dénoncer son enfant. Le juge lui montre une pièce signée par son fils,
où celui-ci avoue tout! Le juge s'apitoie sur le sort du malheureux:
«Courage, Madame, tout n'est peut-être pas perdu. Dites-moi comment les
choses se sont passées; il y a sans doute des circonstances atténuantes...
votre enfant est jeune, nous savons qui l'a entraîné..., parlez
franchement et je vous promets d'intervenir en sa faveur...» La
malheureuse mère parla; elle crut sauver son fils; sans le savoir elle le
trahissait! La fameuse pièce contenant l'aveu de son fils était fausse.
Son fils avait signé un interrogatoire, où il avait tout nié; mais, grâce
au procédé du papier au carbone, sa signature avait été reproduite sur une
feuille blanche, et les juges avaient rempli la feuille en y écrivant,
au-dessus de la signature, l'aveu qu'il n'avait jamais fait.
Une mère est emprisonnée parce qu'on soupçonne son fils d'avoir voulu
franchir la frontière et rejoindre l'armée belge; la pauvre dame est
accusée d'avoir coopéré à cette tentative; elle est brutalement arrachée à
sa famille, sans même pouvoir embrasser les petits enfants qui vont être
privés de ses soins maternels. Entrant en prison, elle est saisie d'une
crise nerveuse. Bonne aubaine! C'est une nature impressionnable, on
trouvera le moyen de la faite causer,.. Elle refuse, elle s'obstine.
Quelques jours plus tard, on l'amène au cabinet du juge; «Madame, lui
dit-il, je dois vous annoncer une triste nouvelle; votre plus jeune enfant
est tombé gravement malade et le médecin vous réclame d'urgence.» Elle
pâlit, croit que les portes de la prison vont s'ouvrir pour lui permettre
de donner les derniers soins au bébé mourant. Non pas! «Avant de vous
permettre de partir, il faut que l'instruction soit terminée; dites la
vérité, avouez la faute de votre fils, nous serons indulgents, et vous
pourrez voir votre pauvre petit.--Jamais, Monsieur. mon enfant mourra sans
moi!»
Peut-on imaginer cruauté pareille! Et connaissez-vous pareil héroïsme?
Cette femme belge n'atteint-elle pas à la sublime hauteur de la mère
des Gracques? Plus tard elle apprit que jamais son enfant n'avait été
souffrant.
(_La Libre Belgique_, no. 80, juin 1916, d'après _Le XXe Siècle_, 7 août
1916.)
Bien plus, les communes elles-mêmes doivent se porter garantes.
Arrêté.
Les communes sont obligées de veiller à ce que les personnes placées sous
le contrôle d'un «Meldeamt» ne quittent pas le district qu'elles doivent
habiter conformément aux prescriptions du «Meldeamt» compétent. Si des
personnes placées sous contrôle transfèrent leur domicile dans une autre
localité sans y être autorisées, la commune sera passible d'une amende.
Si, par la suite, de telles contraventions continuent quand même,
j'envisagerai l'application des mesures suivantes:
1° Placement sous contrôle de tous les habitants de la commune qui sont
en état de porter les armes et sont âgés de dix-sept à cinquante ans, et
exercice d'une surveillance plus rigoureuse à leur égard;
2° Suppression pour tous les habitants du droit de transférer leur
domicile dans une autre localité.
En outre, je rappelle que, selon l'arrêté du 26 janvier 1915, les
personnes convaincues d'avoir voulu transférer leur résidence dans une
autre localité sans en avoir le droit et même les membres de leur famille
s'exposent à être punis.
Bruxelles, le 20 juillet 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique_,
VON BISSING,
_Général-Colonel_.
Rien n'est négligé, on le voit, pour agir sur l'esprit des miliciens
et pour intéresser les parents et les autorités communales à ce que la
jeunesse n'aille pas s'enrôler sous les drapeaux. Bien entendu, les
arrêtés allemands n'empêchent ni les communes ni les parents de faire ce
que le patriotisme leur commande. Jamais nous n'avons vu un père ou
une mère déconseiller à son fils de partir pour la guerre; les parents
acceptent courageusement les menaces allemandes, tout comme les fils
savent qu'ils risquent d'être fusillés ou électrocutés, avant d'avoir pu
seulement avertir l'armée belge qu'ils font un effort pour la rejoindre.
N'est-ce pas de la part des vieux et des jeunes une preuve d'ardeur
patriotique encore plus admirable que celle de nos soldats qui luttent sur
l'Yser!
c)_Interdiction des communications entre les soldats et leurs parents._
Les jeunes gens qui passent la frontière pour s'engager savent qu'ils
s'exposent eux-mêmes et qu'ils exposent leurs parents à un autre genre de
torture, une torture qui à la longue devient intolérable: la rupture de
toute relation entre les soldats et leur famille. D'après un article du
_Temps_, repris par _La Belgique_ (de Rotterdam) du 30 novembre 1915,
même des Allemands se seraient émus de la souffrance supplémentaire dont
l'autorité allemande frappe les parents belges, et le journal socialiste
_Vorwärts_ aurait préconisé l'institution d'un poste de transmission qui
recevrait périodiquement des nouvelles des combattants et les ferait
parvenir aux familles. Un tel bureau, facile à établir dans un pays
neutre, réduirait dans une large mesure les souffrances morales des
non-combattants. Inutile d'ajouter que l'Allemagne s'est bien gardée de
prendre aucune mesure qui pourrait alléger l'anxiété des Belges restés
au pays; car la suppression de la correspondance a un double effet: elle
amollit le courage de ceux qui veulent partir en leur faisant entrevoir
les angoisses de leurs parents; elle déprime ceux qui restent et les fait
aspirer à la fin de la guerre. Aussi les Allemands ont-ils encore redoublé
de sévérité envers les braves coeurs qui, malgré toutes les menaces,
s'efforcent de rétablir les communications entre le front, et la Belgique
occupée.
Comment réussit-on quand même à donner aux familles des nouvelles de
leurs fils? Il y a deux voies: le transport clandestin de lettres par la
frontière hollandaise et leur transmission à des intermédiaires habitant
les pays neutres. L'un et l'autre moyen sont également criminels aux yeux
des Allemands.
Des courriers hardis et habiles réussissent à se faufiler à travers les
multiples barrières de fils barbelés et de fils électrisés de notre
frontière septentrionale; à chaque voyage, tant à l'aller qu'au retour,
ils emportent une pleine charge de lettres. Plusieurs organismes,
fonctionnant à la fois en Belgique et au front, centralisent les
correspondances; les deux plus connus sont _Le Mot du soldat_ et _Le
Bureau de la correspondance belge_.
Tant les courriers que les organisateurs sont traqués sans pitié par la
police allemande. Ainsi, M. Joseph Joppard, charron à Etterbeek,
fut condamné à mort et exécuté en octobre 1915, à la requête de la
Kommandantur de Gand, pour s'être occupé du transport de lettres. Parmi
les organisateurs, M. Laloux, de Liège, fut condamné à un an de prison
et 5.000 marks d'amende; Mme Frick, la femme du bourgmestre de
Saint-Josse-ten-Noode, et M. Fr. Vandermissen, accusés de s'être occupés
du _Mot du soldat_, sont déportés en Allemagne pour y purger une peine de
onze mois de prison. L'une des condamnations les plus odieuses qui aient
été prononcées du chef d'organisation d'une correspondance clandestine
est celle de M. W. van Rÿckevorsel, vice-consul des Pays-Bas à Dinant. Il
s'était appliqué à sauver de la mort les enfants des Dinantais fusillés
pendant les journées sanglantes des 23 et 24 août 1914; puis il avait
placé en Hollande un grand nombre de ces orphelins. Il a été condamné à
mort pour s'être occupé de la transmission de lettres entre les Dinantais
et les familles réfugiées en Hollande. De hautes interventions ont fait
commuer la peine de mort en celle des travaux forcés.
Chaque fois qu'un porteur de lettres tombe entre les mains de nos ennemis,
les condamnations pleuvent sur les destinataires des missives; car en
Belgique celui à qui une lettre prohibée est destinée, qu'il le sache ou
non, est considéré comme complice. Le plus souvent pourtant, on lui tend
un piège. Des espions, sous les apparences de bons patriotes belges, vont
remettre les lettres aux parents et s'offrent à porter aussi la réponse. A
peine ont-ils reçu celle-ci que les parents sont arrêtés. Tel a été le cas
pour M. Odeurs, chef de bureau à l'Hôtel de Ville d'Anvers; son aventure
a été racontée par les journaux; nous pouvons donc citer son nom sans
danger. Voici un autre cas:
A Chièvres, le Dr Canon fait célébrer un service funèbre pour son fils, le
P. Paul Canon, jésuite, tombé au champ d'honneur à Lizerne, en se dévouant
pour relever les blessés. La famille était encore sous le coup de cette
fatale nouvelle, quand M. Canon père est mandé à la Kommandantur.
L'officier prussien lui déclare: «Vous avez commandé un service pour votre
fils, soldat dans l'armée des Alliés. Comment avez-vous su qu'il était
mort? Vous communiquiez donc avec l'ennemi? Si jeudi (on était le lundi)
vous ne nous avez pas fait connaître vos moyens d'information, vous serez
condamné à 10.000 marks d'amende.» Le Dr Canon a payé l'amende.
(_L'Écho belge_, 6 novembre 1915, p. 1, col. 6.)
De temps en temps ils dépistent l'un des locaux où s'opère la
centralisation des correspondances. C'est ce qui eut lieu en septembre
1915 pour l'estaminet «In de Zwaan», rue des Émaux, à Anvers. Une
souricière fut établie et tous ceux qui pénétrèrent dans le café furent
condamnés, qu'ils eussent ou non des lettres sur eux. Une pauvre vieille
de soixante-cinq ans, qui apportait en toute confiance une lettre pour
son fils à l'Yser, fut condamnée à six mois de prison (_L'Écho belge_, 21
sept. 1915, p. 1, col. 3).
La correspondance par courriers est un moyen précaire et fort dangereux,
comme on le voit; du moins permet-elle de donner des nouvelles qui ne
passent pas par la censure allemande. Il n'en est pas de même pour
l'autre procédé: la correspondance par intermédiaires. Voici en quoi elle
consiste. Les Belges peuvent écrire à des personnes habitant le Danemark,
l'Espagne, les États-Unis, la Hollande, la Norvège, la Suède, la Suisse...
Un bureau de censure allemande, installé à Aix-la-Chapelle, examine les
correspondances et y appose son estampille ou, plus souvent, les jette
simplement au panier. Les parents envoient donc leurs cartes postales à
une personne d'un pays neutre, et cet intermédiaire, qui sait à qui le
message est effectivement destiné, le renvoie au soldat belge. On estime
que, sur quatre ou cinq cartes expédiées de Belgique, ou en Belgique, le
bureau d'Aix-la-Chapelle en laisse passer une.
Ce mode de correspondance est formellement défendu par les Allemands.
L'interdiction n'a jamais été publiée, à notre connaissance, par voie
d'affiche, mais uniquement par des communiqués imposés aux journaux de
Bruxelles, de Gand, de Namur [46], etc. Voici un communiqué de ce genre
inséré dans les journaux de Liège:
Il est rappelé au public que toute correspondance avec les pays ennemis
et en particulier avec le front, est défendue et sévèrement réprimée. Se
rendent également punissables les personnes qui correspondent illicitement
par la poste et l'intermédiaire d'un tiers, séjournant en pays neutre.
(D'après _L'Écho belge_, 10 avril 1916, p. 1, col. 4.)
[Note 46: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 448.]
L'Allemagne prit prétexte de cette correspondance indirecte pour
supprimer, à la fin de 1915, tout échange de lettres entre les Belges et
les soldats internés en Hollande. La correspondance ne fut rétablie qu'en
juin 1916.
d) _Sociétés secrètes favorisant l'exode des miliciens._
Pour faciliter le départ de nos jeunes gens, des sociétés secrètes se
sont constituées dans tous les centres. De temps en temps, les Allemands
arrêtent quelques-uns des membres de ces associations. Au début, on les
condamnait aux travaux forcés; mais, en présence des récidives, on passe
maintenant par les armes la plupart de ceux qui sont convaincus de
«trahison», ainsi que disent nos ennemis. Même, comme beaucoup de femmes
font partie de ces bureaux de recrutement, nos tyrans ont cru bon de faire
un exemple et, le 12 octobre 1915, ils ont tué Miss Edith Cavell.
Voici des affiches annonçant des condamnations aux travaux forcés,
l'exécution de Léon Parrant et celles de Miss Cavell et de Ph. Baucq:
Avis.
Les tribunaux militaires ont eu à condamner, ces derniers temps, aux
travaux forcés pour tentative de trahison, un grand nombre de Belges qui
avaient aidé leurs compatriotes soumis au service militaire, dans leur
essai de rejoindre l'armée ennemie.
Je mets de nouveau en garde contre de semblables crimes à l'égard des
troupes allemandes, étant données les peines rigoureuses qu'ils font
encourir.
Bruxelles, le 3 mars 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique_,
Général VON BISSING,
_Général-Colonel_.
Avis.
Le Belge Léon Parrant a été condamné à mort, par le tribunal militaire de
la position d'Anvers, pour haute trahison. Il a fourni sans discontinuer
des soldats et des volontaires de guerre à l'armée ennemie. Il se trouvait
en rapport également avec des espions français; il leur a prêté assistance
et a hébergé chez lui un de ces espions.
Le jugement a été exécuté aujourd'hui par les balles.
Anvers, 8 décembre 1915.
_Le Gouverneur_,
VON HUENE.
Avis.
Par jugement du 9 octobre 1915, le tribunal de campagne a prononcé les
condamnations suivantes pour trahison commise pendant l'état de guerre
(pour avoir fait passer des recrues à l'ennemi):
1. Philippe Baucq, architecte à Bruxelles, à la peine de mort; 2. Louise
Thuliez, professeur à Lille, à la peine de mort; 3. Edith Cavell,
directrice d'un institut médical à Bruxelles, à la peine de mort; 4. Louis
Severin, pharmacien à Bruxelles, à la peine de mort; 5. Comtesse Jeanne de
Belleville, à Montignies, à la peine de mort; 6. Herman Capiau, ingénieur
à Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 7. Épouse Ada Bodart, à
Bruxelles, à quinze ans de travaux forcés; 8. Albert Libiez, avocat à
Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 9. Georges Derveau, pharmacien à
Pâturages, à quinze ans de travaux forcés; 10. Princesse Maria de Croy, à
Bellignies, à dix ans de travaux forcés.
Dix-sept autres accusés ont été condamnés à des peines de travaux forcés
ou d'emprisonnement allant de deux à huit ans.
Huit autres personnes, accusées de trahison commise pendant l'état de
guerre, ont été acquittées.
Le jugement rendu contre Baucq et Cavell a déjà été exécuté.
Bruxelles, le 12 octobre 1915.
_General-Gouvernement_.
L'indignation soulevée dans le monde entier par l'exécution de Miss Cavell
fut si vive que le pouvoir occupant crut devoir s'expliquer. Voici ce
communiqué, qu'un journal asservi n'a pas rougi d'insérer:
Berlin, 26 octobre.
Le sous-secrétaire d'État au département des Affaires étrangères, le
Dr Zimmermann, a eu l'occasion d'exposer au représentant à Berlin de
l'_United Press_ d'Amérique, M. Charles W. Ackerman, le point de vue
allemand au sujet du cas de Miss Cavell. Il s'est exprimé à peu près comme
suit:
«Il est certainement pénible qu'une femme doive être exécutée. Mais
qu'adviendrait-il d'un État, surtout en temps de guerre, s'il laissait
impunis des crimes commis contre la sûreté de ses armes, parce qu'ils ont
été commis par une femme? Le Code pénal ne connaît qu'un seul privilège
pour le sexe féminin, celui, notamment, qu'une femme enceinte ne peut être
exécutée. Hormis ce cas, l'homme et la femme sont égaux devant la loi, et
ce n'est pas la gravité du cas qui crée une différence dans le jugement
du crime et de ses conséquences. Le jugement a été très fortement motivé,
après que le cas eût été entièrement examiné et éclairci dans ses moindres
détails. Ce qui en est résulté est d'un si grand poids qu'aucun tribunal
militaire n'aurait pu prononcer un autre jugement. Car il ne s'agit pas
d'un acte commis dans un moment d'excitation passionnée par une seule
personne, mais plutôt, d'une conspiration bien préméditée et étendue au
loin, qui a réussi, pendant neuf mois, à fournir à l'ennemi des services
précieux au grand préjudice de notre armée. D'innombrables soldats belges,
anglais et français, combattent de nouveau maintenant dans les rangs des
Alliés, et ils doivent la possibilité d'avoir pu fuir hors de la Belgique
à l'activité de la bande, maintenant condamnée et à la tête de laquelle se
trouvait Miss Cavell. Les devoirs envers la sécurité de l'armée sont, en
temps de guerre, supérieurs à tous les autres points de vue. Les condamnés
savaient ce qu'ils faisaient.
«Dans de nombreux appels publics on faisait toujours ressortir qu'un appui
aux armées ennemies doit être puni des peines les plus graves et même
que le traître, en temps de guerre, encourt la peine de mort. Je veux
reconnaître certainement que les raisons des condamnés n'étaient pas sans
noblesse, qu'ils ont agi par patriotisme, mais en temps de guerre on doit
être prêt à sceller son patriotisme de son sang. La peine a été exécutée,
afin d'effrayer toutes les femmes qui, se prévalant des privilèges de leur
sexe, participent à une entreprise qui est punie de la mort. Si on voulait
reconnaître ces privilèges, ce serait ouvrir portes et fenêtres aux menées
de femmes qui sont souvent plus habiles et plus rusées, dans ces choses,
que l'espion le plus raffiné. Mais celui qui assume une responsabilité
ne peut et ne doit pas reconnaître de tels privilèges. Inconscient du
jugement du monde, il doit fréquemment suivre la voie souvent très dure
du devoir. On dit que les soldats commandés pour l'exécution s'étaient
d'abord refusés à tirer et qu'ils auraient finalement si mal touché
la condamnée qu'un officier a dû lui donner le coup de grâce avec son
revolver. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je possède le
rapport officiel dans lequel il a été constaté que l'exécution a été
accomplie dans les règles prescrites et que la mort a été instantanée à la
première salve, comme l'a constaté le médecin qui y assistait. Vous
voyez que cet incident est de nouveau exploité contre nous d'une façon
mensongère et méchante, incident qui comporte sa propre justification et
dont la légitimité ne peut être niée par quiconque se donne la peine de
réfléchir sur cette affaire et de la juger sans prévention et sans opinion
préconçue.»
(_La Belgique_ [de Bruxelles], n° 349.)
En regard de ce vain essai de justification, publié dans un journal à tout
faire, plaçons quelques articles de nos prohibés:
Nos miliciens.
Les miliciens belges continuent, malgré les sentinelles allemandes et la
double ligne de fils de fer barbelés qui longe la frontière, à passer
en Hollande tous les jours, pour de là se rendre en Angleterre, puis en
France où ils sont enrégimentés.
Quelques-uns ont payé de leur vie leur vaillance.
Dans certains villages il ne reste plus un seul conscrit des classes de
1914 et de 1915. Dans un certain village il n'y a plus qu'un seul conscrit
de la classe 1914; il n'ose se montrer. On cite un père de famille dont
un des trois fils est mort au front, le deuxième est estropié par la
mitraille, le troisième est au feu.
La liste des parents annonçant dernièrement un service funèbre à
Sainte-Gudule pour un volontaire belge, comprenait sept volontaires encore
au feu.
On cite de nombreux cas de jeunes Belges qui à la première nouvelle de
la guerre ont abandonné leurs entreprises, brillantes cependant, aux
États-Unis, en Afrique, au Brésil, etc., et ont pris du service dans
l'armée des Alliés.
César disait des Belges: «Ce sont les plus vaillants des Gaulois»
(_Gallorum fortissimi Belgii_). Cela est resté vrai, Liège, Aerschot et
l'Yser l'ont prouvé en 1914.
(_La Libre Belgique_, n° 1, février 1915, p. 4, col. 1.)
Excuse avant le crime.
La récente offensive des Alliés sur le front ouest a inquiété et irrité
notre gouverneur général. Il vient de publier un nouveau manifeste, dans
lequel il déclare:
1° Que «ce que nous (les Allemands) tenons, nous le tenons bien»[47];
2° Qu'en conséquence, le devoir des Belges est de seconder le gouvernement
du Freiherr von Bissing;
3° Que ledit paternel gouvernement punira avec la dernière sévérité les
attentats sournois et lâches (_sic_) à l'armée allemande.
[Note 47: Voir p. 123. (Note de J. M.)]
Cette dernière menace, véritable excuse avant le crime, n'était pas
vaine. Par jugement du 9 octobre, la justice militaire a prononcé cinq
condamnations à mort et une série de condamnations aux travaux forcés pour
«trahison». Appeler trahison la fidélité à sa patrie est le comble de
l'aberration. La Belgique n'est pas annexée et les Belges ne reconnaissent
qu'une seule autorité légitime: celle du roi Albert.
Deux de ces condamnés, M. Philippe Baucq et Miss Edith Cavell, ont été
fusillés sans délai.
Nos tyrans essaient donc de nous terroriser. Mais ils feignent d'oublier
que les justiciers ne sont pas loin et les enserrent étroitement et
définitivement.
Quant à la Belgique, ils n'ont pu la dompter malgré leur force
extraordinaire et leur absence absolue de scrupules.
Nous attendons la fin, Freiherr von Bissing, avec une confiance absolue
dans la victoire du droit. Vos menaces nous laissent aussi fermes et
résolus que vos protestations de bienveillance nous laissent impassibles.
Nous saluons avec émotion et avec le plus profond respect les héros,
martyrs de la cause sacrée, frappés pour leur dévouement et leur fidélité
au pays. Celui-ci pourra bientôt, nous l'espérons, reconnaître en toute
liberté leur mérite et rendre à leur mémoire les honneurs qui lui sont
dus.
(_La Libre Belgique_, n° 50; octobre 1915, p. 3, col. 1.)
e) _Calomnies allemandes contre l'armée._
Ne réussissant pas par l'intimidation à enrayer ni même à ralentir le
recrutement, nos tortionnaires essayèrent d'un peu de calomnie. L'affiche
suivante, placardée à Bruxelles, fait savoir à nos jeunes gens qu'ils
commettraient une sottise en allant s'engager dans une armée aussi mal
conduite:
Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
Berlin, 30 octobre 1914.
Le correspondant spécial du _Berliner Lokalanzeiger_, à Rosendael, écrit à
ce journal:
Des soldats belges, désarmés, qui ont pris part aux combats d'entre
Dixmude et Nieuport, font le récit de la marche indomptable en avant des
soldats allemands. Lorsque je demandai à un des ces garçons, à l'air
totalement miséreux par suite des souffrances endurées, si les pertes
des troupes, lors de leur passage sur l'Yser, avaient été grandes, il me
répondit carrément: «Ces gaillards nous repoussent avec leurs canons si
terriblement qu'ils n'ont que très peu d'hommes à sacrifier. Chez nous,
c'est, hélas, le contraire: on nous jette aveuglément dans la bataille.
Bien de mes camarades ont dit: Nos officiers ne savent rien; si nous
étions conduits par des Allemands, nous ferions notre affaire aussi bien
que les soldats allemands.» Comme dans les combats antérieurs, les Belges
ont surtout souffert des attaques irrésistibles nocturnes. «Nous ne
comprenons pas, s'écrie un autre Belge désarmé, comment les Allemands
parviennent à s'approcher de nous jusqu'à de très courtes distances, sans
que nous les apercevions. Leur manière de tirer profit des localités est
admirée par nos officiers. Ni les Français ni les Anglais n'y parviennent.
Les bataillons allemands ont le pas d'airain; lorsqu'on les entend
arriver, on croirait qu'ils sont le double de leur nombre.» Parmi les
Belges réfugiés, l'opinion est unanime: «Les Allemands vaincront.»
_Le Gouvernement allemand_.
Pour apprécier la valeur réelle de cette armée de «miséreux», il suffit de
rappeler que c'est elle qui s'oppose, depuis octobre 1914, à la marche des
Allemands vers Calais.
Un prohibé a donné une longue relation de la bataille de l'Yser (_La
Vérité_. n° 6, 21 juin 1915, p. 6).