2. Les imprimés allemands vendus en Belgique.

Plus personne au monde ne doute de la valeur documentaire des journaux

d'outre-Rhin: on les sait sous la coupe de leur censure, ce qui est tout

dire. Pourtant, un point qu'on ignore généralement, c'est que certaines

de ces feuilles publient deux numéros différents: l'un pour le front

oriental, l'autre pour le front occidental. _La Libre Belgique_ a

reproduit en fac-similé les en-têtes des deux numéros du 14 juillet 1915

(édition du soir) de _Düsseldorfer General Anzeiger_.

Les procédés de leur presse.

Même date, même édition (_Abend-Ausgabe_). Les deuxième, troisième et

quatrième pages des deux numéros sont identiques. Seule, la première page

diffère suivant le public auquel le journal est destiné.

Le numéro à envoyer au front de l'Ouest porte en manchette: «La Russie

mûrit pour la paix». Il contient des nouvelles sur la Russie que l'autre

ne reproduit pas.

Le numéro destiné au front russe porte: «Nouvelle avance allemande en

Argonne».

C'est par une erreur de la poste qu'un ballot de la seconde espèce est

venu s'égarer en Belgique.

(_La Libre Belgique_, n° 41, août 1915, p. 4.)

Nous donnons en fac-similé (pl. XIV) les deux numéros 314 du 19 juillet

1915 (édition du soir). Qu'on ne s'y trompe pas. Il s'agit bien réellement

de numéros distincts (tout au moins par leur première page), et non, comme

on pourrait le supposer, de numéros qui seraient simplement antidatés

pour l'un des fronts. Nous avons pu nous assurer que les articles

_Friedenspropaganda in England_ et _Der Bergarbeiterstreik in Wales_

figurant à la page 1 du numéro 314 envoyé au front russe, n'ont jamais

paru dans ceux qu'on vendait en Belgique.

Les bibliothèques des gares et les aubettes sur toutes les places de

Bruxelles nous offrent aussi des illustrés. Les deux plus connus sont _Die

Woche_ et _Berliner Illustrirte Zeitung_. Les photos reproduites sur

les planches XI et XII indiquent quel genre de renseignements ils nous

fournissent.

_Die Woche_ nous montre, par exemple, les incendies allumés par l'armée

allemande à Liège (pl. Xl) Nous avons appris ainsi que, le 20 août 1914,

il y avait quatre cents étudiants russes, armés de fusils, qui tiraient

des maisons situées en face de l'Université, alors que celle-ci était

occupée par les troupes allemandes. Quelle stupidité, n'est-ce pas, de

la part de ces étudiants! Il est vrai que plus tard l'Allemagne a dû

officiellement reconnaître que ces quatre cents francs-tireurs avaient été

inventés pour les besoins de la cause. En effet, aucun Russe ne figure sur

la liste des fusillés de Liège, preuve qu'ils ne purent être le moins du

monde suspectés d'avoir pris part à la simili-agression de francs-tireurs.

Mieux encore: quelques jours plus tard, l'affiche suivante fut placardée

en ville (nous la copions dans G. SOMVILLE, _Vers Liège: le chemin du

crime, août 1914_, p. 272):

Six cents étudiants russes qui, jusqu'ici, ont été à la charge de la

population de Liège, à laquelle ils ont fait beaucoup de difficultés, ont

été arrêtés et renvoyés par moi.

_Le Général-Lieutenant Gouverneur._

Si ces étudiants avaient pu être accusés d'avoir tiré contre les troupes

allemandes, l'affiche l'aurait constaté en grandes lettres, et ils ne s'en

seraient pas tirés avec un internement dans le camp de Münster.

Le même journal nous a appris, à nous Bruxellois, que des otages avaient

été pris à Woluwe (pl. XI), une localité suburbaine d'où chaque matin les

laitières viennent en ville avec leurs charrettes à chiens. Elles ne nous

avaient jamais rien dit de semblable!

Si les pauvres paysans, fuyant leurs villages décimés et incendiés, ne

nous avaient pas dépeint la férocité des soldats allemands, _Berliner

Illustrirte Zeitung_, dans le tout premier numéro qui fut vendu à

Bruxelles, nous aurait édifiés (pl. XII). Il nous faisait voir en effet

les femmes d'un village emmenées prisonnières. Les hommes étaient-ils déjà

fusillés?

Après avoir massacré plus de cinq mille de nos compatriotes et après

avoir brûlé vingt-six mille maisons, sous prétexte que les Belges avaient

organisé des bandes de francs-tireurs, l'Allemagne a pris soin de nous

mettre sous les yeux la façon dont ses alliés austro-hongrois s'y prennent

pour armer les paysans ruthènes. _Berliner Illustrirte Zeitung_ du 16 mai

1915 publie le portrait d'un officier donnant des instructions à un paysan

armé (pl. XII). Les Kulturés peuvent faire cela!

A côté du cynisme, mentionnons le ridicule. Dans ce domaine, la palme ne

peut pas être raisonnablement disputée à _Illustrierter Kriegskurier_, un

journal semi-officiel dont les seize pages ne coûtent que cinq centimes;

les explications sont données en allemand, flamand et français. Un seul

exemple suffira. Son numéro 3 donne trois figures représentant «L'entrée

de la division de marins allemands à Anvers». A peine le journal fut-il

mis en vente que tout Bruxelles éclata de rire; on allait, l'illustré en

main, se poster au coin de la rue de la Loi et de la rue Royale, pour

montrer aux passants que c'était là, et non à Anvers, que les photos

avaient été prises.

Les échoppes allemandes vendent également des livres. Ce sont d'abord des

récits de guerre, par exemple les ouvrages de F. von Zobeltitz, P. Höcker,

v. Gottberg, H. Osman, W. v. Trotha, etc. Puis des livres de propagande:

_Die Eroberang Belgiens; Lüttich; Antwerpen,_ etc.

Le trait suivant montre combien ces ouvrages sont véridiques:

Un éditeur de Leipzig a publié dernièrement un ouvrage dans lequel étaient

reproduites et amplifiées les grossières accusations d'atrocités dirigées

contre notre pays, dès l'origine du conflit, par la presse teutonne. Un

chapitre spécial de cette publication était consacré à la ville d'Anvers.

On y accusait la population de s'être livrée à des sévices graves, d'avoir

jeté des femmes et des enfants par les fenêtres, etc. On ajoutait même

ce détail précis qu'à l'avenue De Keyser on n'avait pas relevé moins de

trente cadavres allemands!

Justement émue de la publicité donnée à de tels racontars et désireuse en

même temps de clouer une bonne fois les calomniateurs de la Belgique, la

ville d'Anvers avait décidé d'intenter un procès, en 100.000 francs de

dommages et intérêts, à l'éditeur du libelle.

Mais l'autorité allemande veillait... Avertie des intentions de la ville

et craignant le retentissement que les débats d'un pareil procès, où

serait prise sur le vif la bassesse des procédés chers aux calomniateurs

d'outre-Rhin, ne manquerait pas d'avoir à l'étranger, elle a adressé à

l'Administration communale de la métropole une lettre par laquelle elle

lui interdit, _pour des raisons politiques_, de faire le procès.

On ne saurait reconnaître ses torts avec plus d'étourderie et d'ingénuité.

(_La Libre Belgique_, n° 80, d'après _Le Courrier de l'Armée_, n° 229, 3

août 1916.)

On vend aussi en Belgique des réponses allemandes, mais en français, à des

livres que nous ne pouvons obtenir que par fraude, par exemple ceux de M.

Waxweiler (voir p. 5 et 8) et de Mgr Baudrillart (voir p. 39).

La Belgique coupable.

Sous ce titre vient de paraître à Berlin, sous la signature de M.

Grasshoff, une brochure en réponse à celle de M. Waxweiler, _La Belgique

neutre et loyale_.

Puisque notre excellent gouverneur est assez aimable pour permettre qu'on

mette à la disposition des Belges la réponse à M. Waxweiler, il nous

semble qu'il ne serait que de stricte justice de nous permettre la lecture

de l'ouvrage lui-même. Jusqu'ici, seuls quelques privilégiés ont pu se

le procurer, au prix Dieu sait de quelles ruses et de quels dangers.

Connaissant les sentiments de haute loyauté du gouvernement qui nous

régit, nous sommes certains de voir dans quelques jours étalées côte à

côte aux vitrines des libraires les deux brochures.

En attendant, nous nous demandons si ce n'a pas été pour l'auteur une bien

mauvaise spéculation que de faire traduire son oeuvre en français.

En effet, si ses arguments ont peut-être quelque valeur aux yeux des

Allemands, nous doutons qu'ils en aient pour les Belges, qui ont vu, de

leurs yeux vu, ce qui s'est passé lors de l'invasion du pays.

Habitants de Louvain, de Dinant, de Tamines, d'Aerschot et vous tous,

Belges,--car qui ne compte parmi ses proches ou ses amis au moins une

victime des barbares--lisez ces extraits des rapports de soldats allemands

et dites-moi si, après cette lecture, vous n'êtes pas indignés et

stupéfaits devant l'audace de pareils mensonges:

1° A Louvain,

«Il est faux qu'une désignation arbitraire des personnes inculpées ait

réglé le sort de celles qui furent fusillées. Une rigoureuse légalité

présidait au contraire aux interrogatoires. _Je fus chargé de fouiller

les gens pour m'assurer s'ils étaient porteurs d'armes, et j'en trouvai

beaucoup dans ce cas._ Je fus chargé en outre de voir si les personnes

inculpées étaient des soldats belges déguisés, chose facile à constater

au moyen de la plaque d'identité individuelle. _Sur un grand nombre des

inculpés, je trouvai la plaque d'identité militaire dans la poche ou dans

le porte-monnaie._ Le capitaine Albrecht, qui dirigeait l'enquête, procéda

de telle sorte qu'il ordonna de fusiller les inculpés trouvés porteurs

d'une arme ou d'une plaque d'identité militaire, ou ceux contre lesquels

il était attesté par au moins deux témoins, soit qu'ils avaient tiré

eux-mêmes sur les troupes allemandes, soit qu'ils avaient été pris dans

une maison d'où l'on avait fait feu contre elles. _D'après ma ferme

conviction, il est absolument impossible que des gens complètement

innocents aient perdu la vie ainsi._»

2° A Andenne.

«A notre arrivée dans cette localité, un signal fut donné par la cloche

de l'église, à 6h 30 du soir, et au même instant les persiennes en fer de

toutes les maisons s'abaissèrent; les habitants, stationnant jusque-là

dans la rue, disparurent, et l'on tira sur mes troupes de tous les côtés,

mais surtout des soupiraux des caves et d'ouvertures pratiquées dans les

toits en enlevant des tuiles. _En outre, d'un grand nombre de maisons, on

versa de l'eau bouillante sur nos soldats._ A la suite de ce guet-apens

que la conduite de mes hommes ne justifiait en rien, un combat acharné

de rues s'engagea entre eux et la population civile. La preuve qu'il

s'agissait bien d'un plan concerté à l'avance, auquel prit part presque

toute la population d'Andenne et de la banlieue, _c'est que 100--cent--de

mes hommes furent blessés rien que par les brûlures provenant de l'eau

bouillante._

3° A Dinant.

«Des parents, au dire d'un bourgeois de la ville, mirent entre les mains

d'enfants de dix à douze ans des revolvers pour tirer sur les troupes

allemandes. Un petit garçon, arrêté, puis relâché en raison de son jeune

âge, se vantait lui-même d'avoir abattu cinq Allemands.»

Sans commentaire.

Quant aux pillages, sachez qu'ils sont uniquement l'oeuvre des Belges, des

Français et des Anglais surtout.

Tongrois, vous vous êtes complètement mépris; je croirais même que vous

avez rêvé en croyant avoir vu votre argenterie rangée bien méthodiquement,

sur les trottoirs de vos maisons, avant d'être emballée et expédiée. C'est

pour vous faire faire une cure d'air très salutaire, à vous et à vos

enfants, qu'on vous a fait loger à la belle étoile pendant deux nuits. Et

si, à votre retour, vous avez trouvé vos maisons plus ou moins dévalisées,

les soldats allemands n'y sont pour rien, prenez-vous-en aux bandes de

voleurs qui pullulent en Belgique.

M. Grasshoff ne nous dit pas comment ces voleurs ont pu rester en ville ou

s'y introduire, puisque tous les habitants en avaient été chassés et que

les Allemands veillaient soigneusement à ce que personne n'y entrât. Il

oublie de nous expliquer ce détail. Il oublie d'ailleurs de nous parler de

Tongres à propos des pillages, de Malines aussi. C'est un chapitre un peu

«brossé» de son ouvrage que celui-là. Il est vrai qu'il a oublié bien des

choses, entre autres de répondre à M. Waxweiler au sujet du Code de guerre

de l'État-major, des commentaires de ce code, faits par des juristes

allemands. Ce point forme cependant une des bases de l'argumentation de M.

Waxweiler, où il prouve que les massacres et les cruautés allemandes ne

sont que l'application logique des principes de ce code. Ainsi il prouve

aussi que, contrairement aux excès et abus qui peuvent exceptionnellement

se produire dans toute armée, les atrocités allemandes étaient

_commandées_.

Mais, au fait, est-il bien certain que M. Grasshoff ait lu l'ouvrage de

M. Waxweiler? Nous nous le demandons, tant il laisse de points importants

dans l'ombre.

_La Belgique coupable_ doit évidemment nous parler de la violation de la

neutralité belge. Ici nous devons avouer que l'auteur a découvert après un

an quelque chose de neuf et de réellement sensationnel. Nous savions

que tous les Allemands (eux seuls bien entendu) étaient convaincus, ou

feignaient de l'être, que des avions avaient survolé la Belgique et que

des soldats français étaient cachés dans les forts de Liège. Eh bien! il

y a plus fort que cela: 8.000 hommes, deux régiments de dragons et des

batteries étaient à Bouillon et aux environs le _31 juillet_. Personne ne

les a vus, mais c'est comme cela, puisque deux prisonniers l'affirment;

ils disent même que la population belge leur a fait un excellent accueil.

Comment le témoignage de ces prisonniers a-t-il été obtenu? C'est la

question que se poseront peut-être les lecteurs neutres? Ici, en Belgique,

nous nous en doutons bien un peu, nous connaissons par expérience

l'enquête au revolver, l'interrogatoire avec menace de mort ou après

épuisement par la faim. Nous connaissons tous ces beaux expédients de la

«justice boche». Autre preuve de la violation: Il parait qu'on a vu, le

_26 juillet_, à Bruxelles--écoutez bien--deux officiers français et un

officier anglais en uniforme. Évidemment, ces messieurs ne pouvaient venir

ici que pour conférer avec notre État-major. Seulement, Messieurs nos

alliés avant la lettre, pourquoi êtes-vous venus en uniforme pour une

mission secrète? Franchement, quelle légèreté! On voit bien que vous

n'êtes pas Allemands.

Et maintenant, chers lecteurs, si vous n'êtes pas convaincus que les

Français et les Anglais ont violé notre neutralité les premiers et que

nous aurions dû recevoir les Allemands à bras ouverts, c'est que vous êtes

des raisonneurs. Sous le régime nouveau, on apprendra à votre esprit à se

faire, plus vite que cela, une conviction selon la discipline.

Avant de terminer ce chapitre, constatons encore un «oubli» de notre

auteur: il ne souffle mot de l'aveu du chancelier. Cet aveu a pourtant

quelque importance, quand il s'agit de discuter la question de la

violation de la neutralité belge. Mais ce qu'il n'oublie pas, c'est de

nous ressasser l'histoire des fameuses conventions anglo-belges. Nous ne

fatiguerons pas nos lecteurs en la réfutant à nouveau.

_La Belgique coupable_ va nous apprendre encore autre chose de neuf: Vous

n'êtes pas sans avoir entendu parler de la guerre des francs-tireurs,

la guerre nationale, comme l'appelle M. Grasshoff, le grand cheval de

bataille des ennemis de notre pays quand il s'agit d'excuser les massacres

de leur armée.

Mais ce que vous ne saviez peut-être pas, c'est que cette guerre de

francs-tireurs avait été prévue et préparée par le Gouvernement, ainsi que

d'ailleurs aussi la Commission d'enquête sur la violation du droit des

gens, et la campagne de «calomnies» contre l'armée allemande. Peut-être

même, mais M. Grasshoff n'en est pas très sûr, les conventions

anglo-belges prévoyaient-elles déjà toute cette organisation défensive de

la Belgique. Dans le doute cependant, l'auteur veut bien, généreusement,

dégager la responsabilité de l'Angleterre dans cette affaire et la laisser

tout entière au Gouvernement belge.

Il voit la preuve de ce qu'il avance dans toutes les circulaires au sujet

de la garde civique. Pour lui, garde civique non active et franc-tireur

ne font qu'un ou à peu près. Et pourtant, comme l'a si bien démontré M.

Waxweiler, cette garde civique des campagnes eût-elle fait le coup de

feu, ce qui est faux, qu'elle n'eût simplement usé que des droits que lui

conféraient les conventions de La Haye.

Mais même la circulaire de M. le ministre Berryer aux administrations

communales, cette circulaire qui résume si admirablement les devoirs tant

envers l'autorité occupante qu'envers l'autorité légitime, est imputée à

crime. Pourquoi M. Grasshoff n'admet-il pas qu'on appelle «seul légitime»

le Gouvernement du Roi? Nous l'avons relue, cette circulaire, et les

phrases soulignées à dessein par M. Grasshoff nous ont seulement prouvé

une fois de plus le désir du Gouvernement d'observer et de faire observer

la stricte légalité et de rappeler aux autorités quels étaient leurs

devoirs.

Il y a encore le petit avis affiché partout et reproduit par tous les

journaux pour recommander le calme aux populations. Vous vous rappelez

sans doute cette phrase: «L'acte de violence commis par un seul civil

serait un véritable crime que la loi punit, etc.» Or, voici ce que

l'imagination de M. Grasshoff en tire:

«Le terme de _un seul civil_, employé dans cette proclamation, frappe déjà

par la double interprétation qu'il est possible de lui donner. Ce _seul

civil_, auquel il est défendu de tirer, fait naître facilement dans le

cerveau d'un homme simple la pensée qu'_il est permis de tirer si l'on se

met deux ou trois._»

Péremptoire, n'est-ce pas? Ça vous la coupe, littéralement. Quant à la

Commission d'enquête, il paraît, c'est toujours M. Grasshoff qui le dit,

que «son invitation à rapporter des cruautés allemandes précédait la

possibilité matérielle de leur exécution».

La vérité est que la Commission a été fondée le 8, et l'on sait avec

quelle désinvolture, avec quelle barbarie, les lois de la guerre avaient

été violées par les troupes allemandes entre le 4 et le 7 août, à la

frontière.

* * * * *

Il est superflu de dire que nous n'avons pu relever ici toutes les erreurs

et contre-vérités contenues dans l'ouvrage de M. Grasshoff. Nous avons

voulu seulement montrer de quelle valeur sont ses arguments et les

témoignages qu'il invoque. Nous nous permettons, à ce propos, de lui faire

remarquer--bien humblement, car nous ne sommes docteur ni en droit ni

en philosophie allemande--qu'il n'est pas logique de donner tant

d'importance, quand il s'agit des francs-tireurs, à des récits de neutres

basés entre autres sur de simples propos entendus en tramway, alors qu'on

vient de montrer, à propos des atrocités allemandes, quel fond il convient

de faire sur des récits colportés de bouche en bouche. Nous lui dirons

aussi qu'un Allemand est mal venu à se moquer des erreurs de détail de la

presse adverse, alors qu'on sait les bourdes kolossales répandues par les

journaux boches: témoin, pour n'en citer qu'une seule, l'histoire de la

prise de Bruxelles après un combat acharné et une résistance désespérée de

plusieurs jours!

C'est dans un des récits de neutres dont nous venons de parler que nous

avons trouvé ce détail,--sans importance d'ailleurs--qui nous a fait

sourire: «A Nieuport, dans une villa occupée par les soldats belges,

les cabinets d'aisances étaient bouchés.» Horreur!!! Eh bien! nous vous

l'accordons volontiers, les soldats allemands n'auraient pas fait cela,

ils ont bien trop le respect--comme leurs officiers aussi--de ce petit

endroit. Ils le respectent même à ce point qu'ils n'osent pas en franchir

le seuil et préfèrent réserver à cet usage la fine porcelaine, les

cristaux, les couvertures, les lits et les tapis, voire même les boîtes à

provisions.

* * * * *

Nous ne pouvons mieux terminer cet article qu'en reproduisant

quelques-unes des conclusions de l'ouvrage de M. Grasshoff:

«_Deux cent trente-cinq localités, dont la position géographique est

facile à trouver, ont servi de repaires aux francs-tireurs_, à celles-ci

s'en ajoutent quarante-six autres dont nous n'avons pas pu déterminer

l'emplacement sur les cartes à notre disposition, en général à cause de

l'écriture défectueuse. _Le passage de l'armée allemande en Belgique a

été un véritable calvaire_, dont pouvait seule triompher une discipline à

toute épreuve....

«_Il n'existe pas dans le monde entier une seule armée qui soit en état

d'user de mesures plus douces que celles dont nous avons usé. Leur

exécution a sauvé la Belgique centrale et occidentale de la destruction

inévitable qu'entraînent forcément les combats de rues._

«On est étonné, à la lecture des dossiers de la justice allemande dans les

territoires occupés, de la prédominance du nombre des acquittements; les

méfaits des habitants des territoires en question sont jugés _avec la

rigoureuse impartialité_ de la conscience allemande.

* * * * *

«Nous voici au terme de cette étude. Détournons nos regards du passé pour

envisager l'avenir. Le printemps est encore une fois de retour. Derrière

le front où luttent les armées, _la main nerveuse du soldat allemand

dirige la charrue dans les champs de la Belgique_, pour fournir du pain

non à sa propre famille, mais au peuple belge, indignement trahi par

son Gouvernement et voué aux horreurs de la famine par ses bons amis

d'Angleterre. De toutes parts, l'assiduité allemande s'efforce de

réveiller l'âme belge assoupie et de la réchauffer sous son souffle, comme

elle était avant la guerre. Nous ne nous inquiétons guère des continuelles

piailleries dont _L'Écho belge_ fait retentir ses colonnes, remplies des

sempiternels méfaits des Barbares. Elles ne peuvent troubler notre oeuvre.

Nous portons en nous le sentiment du devoir qui, d'après Kant, constitue

le seul idéal humain, la seule valeur propre de l'homme. Cette guerre à

laquelle nous avons été contraints nous impose le devoir de réaliser la

liberté de la patrie, la liberté du genre humain. Ce devoir, nous le

remplirons!

«M. Waxweiler saura-t-il s'arracher à son repos et participer à la lourde

tâche de rendre à la Belgique sa prospérité? Le jour vient où ce pauvre

peuple, si mal gouverné, sortira de son ignorance, et distinguera enfin

le bon grain de l'ivraie parmi ceux qui se flattent de présider à ses

destinées.

«Pour l'Allemagne, il n'existe qu'une devise:

_«Sit ut est aut non sit. Erit in aevum!»_

Mais on reste rêveur en pensant à quel degré d'ignorance de la vérité la

nation allemande est encore, pour avaler de telles bourdes.

B.A.R.F.

(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 2, col. 1.)

Le veuvage de la vérité.

L'autorité allemande répand à profusion dans le pays une édition française

de la réponse des catholiques allemands au manifeste des catholiques

français, réponse rédigée, comme l'on sait, par M. l'abbé Rosenberg et

contresignée par un régiment de notabilités qui ne l'ont pas lue. Avec

cette naïveté obtuse qui est au fond de leur jactance et de leur cynisme,

nos maîtres se figurent, apparemment, que ce factum, destiné à tromper les

étrangers, va nous tromper nous-mêmes et nous faire oublier le témoignage

de notre conscience et de nos yeux. Tel un malfaiteur que l'habitude du

mensonge, tournant à la démence, pousserait à endoctriner sa victime

elle-même. Devant des lecteurs belges, ce triste plaidoyer n'appelle

aucune espèce de réfutation. Mais, pour un bon nombre d'entre eux, ce sera

un vrai soulagement d'apprendre que cette apologie diffamatoire a

déjà reçu son châtiment. Un neutre, de langue allemande, M. Em. Prüm,

bourgmestre de Clervaux (grand-duché de Luxembourg), l'a réfutée de

maîtresse et vengeresse façon dans un petit livre intitulé _Le Veuvage de

la Vérité (Der Witwenstand der Wahrheit_): c'est l'expression même dont

un écrivain allemand s'était servi pour caractériser la facilité avec

laquelle le mensonge se fait accepter aujourd'hui. Bien ou mal trouvée,

cette métaphore sentimentale n'est que trop juste en ce qui concerne

l'Allemagne: la vérité y est veuve et de plus reniée par ses enfants!

M. Prüm est un catholique militant. Sa courageuse brochure, destinée

aux catholiques de tous les pays, s'adresse en tout premier lieu à ses

compatriotes, que des liens étroits et nombreux unissaient, comme lui, au

centre allemand: elle est donc écrite du même point de vue où ceux qu'elle

réfute ont voulu se mettre, ce qui, dans l'espèce, est une circonstance

très aggravante de leur mauvaise action. A cet égard, elle intéresse tous

les Belges sans distinction d'opinion. Ils seront heureux d'y voir jusqu'à

quel point MM. Rosenberg et ses cosignataires ont réussi à révolter un

de leurs meilleurs amis. Quant à l'autorité allemande, elle a, nous

assure-t-on, fait à M. Prüm une réponse digne d'elle et de lui: elle l'a

mis en prison du chef de publicité séditieuse. «Brigadier, vous avez

raison!...» Mais ce n'est pas là ce qui ressuscitera le défunt dont la

vérité allemande porte le deuil!

BELGA.

(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 13 mars 1916.)

Les plus perfides de ces brochures et de ces livres sont ceux qui se

prétendent écrits par de bons patriotes belges, mais qui sont sans aucun

doute l'oeuvre d'Allemands déguisés.

Tartuferie tudesque.

Nous avons eu le courage de lire jusqu'au bout trois petits opuscules d'un

Teuton, caché sous le masque d'un philanthrope, malgré les nausées que

nous donnait la lecture de ces lignes distillant le fiel et le poison. Ces

compositions sont intitulées: «Lettre ouverte au peuple belge.» L'auteur,

qui garde courageusement l'anonymat, prévient le lecteur qu'il se bouchera

les oreilles et qu'il laissera crier. Soit, c'est son droit, tout comme

les Belges qui liront ces élucubrations pourront se boucher le nez,

car elles dégagent une telle infection qu'il est bon de recourir à un

antiseptique après les avoir parcourues.

Nous citerons deux ou trois phrases pour montrer jusqu'à quel degré peut

aller la décomposition cérébrale chez certains individus, avant qu'ils

ne soient inquiétés par les médecins aliénistes ou par les services

sanitaires.

_Il_ (notre Roi) _devrait demander la paix avec l'Allemagne. Assez de:

sang belge; maris, épouses, mères, frères, soeurs, fiancées, amis, je vous

en conjure, au nom de l'humanité, demandez la paix, demandez tout au moins

à pouvoir adresser au chef de ses armées une supplique pour l'obtention

d'un armistice... Offrons le Congo comme rançon de notre indépendance...

Qui sait si, lors de la conclusion de la paix, cette attitude ne nous

vaudra pas un traitement favorable, peut-être tiendra-t-il compte_ (il,

c'est Attila) _de notre soumission, etc._

Ce passage est choisi parmi les moins veules, parmi les moins ignobles,

car il y en a que nous n'osons transcrire par respect pour le lecteur.

Mais il n'y a en tout cela qu'une chose qui nous déconcerte; c'est que cet

anonyme--dont la nationalité ne laisse subsister aucun doute--soit parvenu

à trouver un imprimeur.

De deux choses l'une: ou l'imprimeur a été forcé de s'exécuter ou il a agi

de plein gré et, en ce dernier cas, il n'y a qu'un jugement à émettre,

c'est qu'il forme le «pendant» du «philanthrope».

(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 2.)

_La Libre Belgique_ ignorait qui avait imprimé ce factum. M. Passelecq

nous l'apprend:

Parmi ces pamphlets, citons une série de trois «Lettres ouvertes au peuple

belge» par «Un Philanthrope», portant comme nom d'éditeur: «Van Moer, rue

Euphrasie (_sic_) Beernaert, Ostende». Or il n'existe pas d'imprimeur

de ce nom rue Euphrosine-Beernaert, à Ostende. Les faussaires allemands

avaient donc emprunté un nom belge pour donner le change au public. D'une

enquête faite par le Parquet de Bruxelles, il résulte que les pamphlets en

question ont eu pour imprimeur un sieur Kropp, Allemand, rue de Ruysdael,

à Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles), qui éditait, avant la guerre, la

_Brüsseler Zeitung_, organe allemand hebdomadaire; il est actuellement

l'éditeur attitré de la Kommandantur et imprime, entre autres publications

suspectes, le journal germano-flamand _Gazet van Brussel_.

(PASSELECQ, _Pour teutoniser la Belgique_, p. 41, en note. Paris, Bloud et

Gay, 1916.)

Enfin, il y a encore les cartes postales illustrées. A côté de nombreuses

images sentimentales (de cette sentimentalité bébête, propre à

l'Allemagne), il en est qui ambitionnent d'être prises pour des documents.

Elles nous montrent, par exemple, «les uhlans devant Paris» regardant la

tour Eiffel [20], ou «l'assaut de la forteresse de Liège» (on sait que

Liège est une ville ouverte, sans aucun rempart ni fortification).

Signalons aussi la carte représentant les «combats dans les rues de

Louvain», où l'on assiste à la furieuse attaque des francs-tireurs (pl.

XVI). Cette carte a valu une condamnation à un magistrat bruxellois, M.

Ernst.

[Note 20: _Comment les Belges résistent_..., fig. 18.]

La douloureuse aventure d'un magistrat bruxellois.

Lecteurs, amis de _La Libre Belgique_, écoutez, pour votre esbaudissement,

cette aventure dont un de nos plus sympathiques magistrats bruxellois fut

à la fois le héros et la victime. L'aventure est du reste suggestive à des

titres divers; elle montre à quel régime de schlague nous soumettraient

les Boches s'ils pouvaient s'en donner à coeur joie; elle montre aussi

combien ils excellent dans l'art cauteleux d'inventer des préventions et

de battre monnaie à l'occasion d'un délit imaginaire.

Or donc, flânant il y a quelque temps au boulevard du Nord, notre

magistrat découvre à la vitrine d'une _Deutsche Buchhandlung_ une carte

postale représentant le sac de Louvain. Avec la précision (?) du document

photographique, la carte montrait les civils de Louvain embusqués à tous

les coins de rue et faisant traîtreusement le coup de feu sur les braves

soldats allemands. Un document, à coup sûr, dont, sans doute, les _Herren

Professoren_ feront leur profit pour justifier et blanchir l'Allemagne,

champion attitré des droits de l'humanité et de l'honneur guerrier. Mais,

sceptique par profession et très averti des truquages de la photographie,

notre magistrat se fit cette sage réflexion qu'il n'était guère

vraisemblable qu'un photographe se fût trouvé là à point donné, le 25

août, et il se douta d'une supercherie. Le calcul était sage. Un examen

plus attentif lui fit constater que la supercherie se sentait à plein nez

et, dans son zèle évidemment intempestif pour la vérité, notre magistrat

fit part de sa découverte au marchand.

Vous croyez que l'honnête commerçant s'inclina? Point: il se fâcha. Et

comme le magistrat avait l'air de s'obstiner dans ses remontrances, il

héla des soldats allemands de passage et fit empoigner le juge. Le juge ne

fut pas trop marri de cette aventure, mais il se demanda quelle en serait

la suite.

La suite fut une mise en prévention du chef de--tenez-vous bien--

violation de domicile!!! avec renvoi devant le tribunal militaire!!! La

prévention était bouffonne, mais les tribunaux allemands ne sont pas

délicats sur ce chapitre: ils participent bien de la mentalité allemande

où tout se fait par ordre, et ils condamnèrent notre juge à 300 marks

d'amende.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 36 / 112 题