1. Importation de journaux et de livres.

Pendant les deux premières semaines de la guerre, la population

bruxelloise put participer à la fièvre universelle. Le 20 août 1914,

changement complet. Le matin, les journaux avaient encore été vendus par

les crieurs affairés. Le soir, plus rien: les Allemands étaient dans la

ville, et pas un seul journal n'avait accepté leur censure; bien plus,

le matériel de certaines imprimeries avait été rendu volontairement

inutilisable.

A l'excitation des premiers jours succédait sans transition le calme le

plus lugubre. Bientôt parurent les affiches allemandes annonçant les

succès de nos ennemis: la prise de Namur, la défaite des Français dans le

Luxembourg, le siège de Maubeuge, l'entrée des Autrichiens en Serbie,

puis la marche rapide des armées allemandes sur Paris, que les corps de

cavalerie allaient atteindre en deux jours.

Bien entendu, les Bruxellois refusaient de croire les «nouvelles

officielles» allemandes, d'autant plus que leur bourgmestre venait

d'infliger à l'autorité occupante un démenti qu'elle s'était bien gardée

de relever [1].

[Note 1: Voir DAVIGNON, _La Belgique et l'Allemagne_, p. 29, et J.

MASSART, _Comment les Belges résistent à la domination allemande_, fig.

2.]

Du reste, leurs bataillons en route «vers Paris» n'avaient pas fini de

défiler au pas de parade, musique en tête, à travers la ville, que déjà

des audacieux avaient organisé un service d'importation de journaux: _Le

Matin_ et _La Métropole_ d'Anvers, _La Flandre libérale_ et _Le Bien

public_, de Gand. A partir des derniers jours d'août, le commerce

clandestin fonctionnait avec régularité, et nous lisions, dès 9 heures, à

Bruxelles, _La Flandre libérale_ qui se vendait le même matin à Gand. Les

premiers exemplaires sortant de presse étaient apportés en automobiles

jusque tout près des avant-postes allemands de Ninove, de Lennick ou de

Hal, à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles. Là, les paquets étaient

enfouis dans des paniers de légumes et amenés ainsi en ville. On les

déballait dans l'arrière-salle de quelque cabaret qui changeait tous les

jours. Immédiatement les camelots se mettaient en campagne. Les uns se

postaient dans les grandes artères et aux carrefours, où ils vendaient

ostensiblement des cartes illustrées, des insignes patriotiques ou

des journaux autorisés par la censure. Tout bas ils ajoutaient: «_La

Flandre_?--Combien?» C'était d'habitude 75 centimes, l'avant-midi, mais

plus tard on l'obtenait pour 40 ou 50 centimes. D'autres, munis de

quelques caissettes de raisins, se rendaient dans les faubourgs. Les

fruits n'étaient là que pour donner le change et pour permettre aux

vendeurs de sonner chez leurs clients habituels; dès que la porte s'était

refermée sur eux, les journaux sortaient du fond des poches.

Les charrettes des maraîchers apportaient à Bruxelles, en même temps que

les feuilles belges, des journaux étrangers. Les plus lus étaient: _Le

Journal_, _Le Petit Parisien_, _Le Matin_ (de Paris), _Le Temps_, _The

Times_, _The Daily Mail_, parfois _De Tijd_ et _De Telegraaf_; très

rarement _Le Journal de Genève_.

De loin en loin, les policiers allemands réussissaient à saisir la

contrebande. Ce jour-là nous n'avions les gazettes que l'après-midi, par

des marchands irréguliers agissant isolément; _La Flandre libérale_ ou _La

Métropole_ coûtait alors 2 ou 3 francs.

Cette organisation fonctionna normalement, malgré les sévérités

allemandes, jusqu'à la prise d'Anvers et à l'occupation des Flandres (en

dehors de la boucle de l'Yser). A partir de la mi-octobre, les derniers

quotidiens belges disparurent de la Belgique occupée. Quelques-uns

reparurent ailleurs: _L'Indépendance belge_ à Londres, _La Métropole_

également à Londres, sur une page de _The Standard_, _Le XXe Siècle_ au

Havre. Ils nous étaient apportés en même temps que les journaux français

et anglais.

Parfois nous recevions l'un ou l'autre des journaux occasionnels publiés

à l'étranger par des Belges. _L'Écho d'Anvers_ à Bergen-op-Zoom, _Les

Nouvelles_ et _Le Courrier de la Meuse_ à Maestricht, _L'Écho belge_,

_Vrij België_ et _Belgisch Dagblad_ à la Haye, _La Belgique_ à Rotterdam,

_De Vlaamsche Stem_ à Amsterdam, _De Stem uit België_ et _La Belgique

nouvelle_ à Londres, _Le Franco-Belge_ à Folkestone, _Le Courrier belge_ à

Derby, _La Patrie Belge_ et _La Nouvelle Belgique_ à Paris, _Le Courrier

de l'Armée (De Legerbode)_ et _Het Vaderland_ au Havre, _Ons Vaderland_ et

_De Belgische Standaard_ à La Panne (Belgique libre).

De jour en jour, la circulation entre la Hollande et la Belgique était

rendue plus difficile: les sentinelles avaient ordre de tirer sur les

marchands de journaux qui tentaient de franchir la frontière, et elles

n'hésitaient pas à le faire. Mais même après que la frontière eut été

garnie d'une rangée de fils électrisés, puis de deux rangées, et enfin de

trois rangées, et après qu'on y eut délimité une zone où il était défendu

de pénétrer, les journaux étrangers continuèrent à se faufiler en

Belgique. Bien rares sont les jours où les fraudeurs sont tous arrêtés ou

tous tués[2]. Assez souvent pourtant des périodiques volumineux comme _The

Times_ trouvent acheteur à 200 francs. Mais en général _The Times_ se vend

5 francs et les journaux français coûtent de 2 à 3 francs.

[Note 2: En décembre 1914, les sentinelles allemandes abattirent

deux marchands de journaux à Putte (province d'Anvers). En juillet 1915,

furent tués dans le Limbourg quatre personnes transportant des

correspondances et des journaux.]

La vente dans la rue a presque entièrement cessé: les risques sont trop

grands. Des espions allemands accostent les marchands de journaux censurés

et essaient de se faire remettre une feuille prohibée. Si le camelot a le

malheur d'acquiescer, l'Allemand lui met aussitôt la main au collet. C'est

une affaire de ce genre qui a valu à la ville de Bruxelles une amende de

5 millions. Un sous-officier en civil, jouant au mouchard, voulait

appréhender un vendeur qui lui avait cédé un prohibé. Mais le marchand

résistait et l'espion se mit à le frapper à tour de bras. Deux agents de

la police bruxelloise, De Rijcke et Seghers, ne sachant pas qu'ils se

trouvaient en présence d'un espion (car il avait été entendu que les

policiers allemands porteraient toujours un signe distinctif), prirent

fait et cause pour le marchand qu'ils croyaient injustement attaqué par

un particulier. D'où condamnation de De Rijcke à cinq ans de prison et

de Seghers à trois ans; de plus, la ville de Bruxelles fut frappée d'une

amende de 5 millions[3].

[Note 3: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 178.]

* * * * *

En même temps que les journaux, on introduit des livres et des brochures.

Nous pouvons lire ainsi tout ce qui s'imprime d'intéressant à l'étranger.

Le nombre d'exemplaires importés n'est d'ordinaire que de quelques

dizaines, mais on ne les laisse pas moisir dans les bibliothèques.

Ils passent sans interruption de main en main, jusqu'au jour où une

perquisition les fait tomber entre les mains des policiers allemands.

Alors que les journaux prohibés sont l'objet d'un commerce régulier, qui

fait vivre beaucoup de monde, les livres sont au contraire introduits pour

le compte de médecins, d'avocats, de professeurs, d'artistes, etc., qui ne

poursuivent pas un but de lucre. Ainsi les ouvrages de Bédier, _Les

Crimes allemands_; de Weiss, _La Violation de la neutralité belge et

luxembourgeoise par l'Allemagne_; de Durkheim et Denis, _Qui a voulu

la guerre?_ se sont vendus par centaines à 75 centimes (au lieu de 50

centimes). Au même prix on pouvait acheter Van den Heuvel, _La Neutralité

belge. J'accuse_ vaut 5 francs; Waxweiler, _La Belgique neutre et loyale_,

3f 50. On introduit même des ouvrages volumineux; par exemple le livre de

Jan Feith, _De Oorlog in Prent_, qui se vend 9 francs, et _King Albert's

Book_; celui-ci valait d'abord 5 francs, mais la demande intense dont il

était l'objet fit rapidement monter son prix, et les derniers exemplaires

trouvèrent amateur à 20 francs (au profit d'oeuvres charitables).

Aux imprimés étrangers circulant sous le manteau à Bruxelles, il faut

ajouter ceux qui ont paru en août et septembre 1914 avant la grande

sévérité de la censure, mais qui furent interdits après coup. Citons:

_Adolphe Max, son administration du 20 août au 26 septembre 1914_; _Lettre

ouverte d'un Hollandais à un ami allemand_; _La Dernière Entrevue du

Chancelier allemand et de Sir E. Goschen_; _Discours prononcés à la

Chambre des Communes et à la Chambre des Députés de France_, etc.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 14 / 112 题