AU ROY.

Sire, à la pluspart de la dépesche de Vostre Majesté du IIe de ce

moys, laquelle j'ay receue le XIIIIe, j'espère qu'il y sera desjà

assez satisfaict par la mienne du XIIIe, que je vous ay envoyée par le

Sr de Vassal; et, s'il y reste quelque chose, je y respondray plus

amplement, après que j'auray parlé à la Royne d'Angleterre; laquelle

est maintenant si occupée, ensemble tous ceulx de son conseil, en tout

leur parlement, qu'elle est bien ayse qu'on ne la divertisse à nul

aultre affaire jusques à ce que celluy là soit achevé, sellon qu'elle

en sollicite très instemment l'expédition, et presse, le plus qu'il

luy est possible, d'en voyr bientost la fin. J'entendz qu'il a esté

député vingt et ung principaulx personnages de la première chambre du

dict parlement, (sçavoir: sept évesques, sept comtes, et sept barons),

et quarante deux de la segonde, (quatorze chevaliers, quatorze

escuyers et quatorze bourgoys) pour déterminer de toutes les choses

qui s'i proposeront; et qu'à ceulx là a esté desjà mis entre meins le

faict du duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce.

J'ay mis peyne, aultant qu'il m'a esté possible, au nom de Vostre

Majesté, d'aller au devant vers ceulx qui y ont quelque authorité pour

les persuader de ne debvoir estre faict aulcung acte contre la

personne ny contre la réputation de la Royne d'Escoce, ny contre le

tiltre qu'elle prétend à la succession de ceste couronne; dont je ne

sçay encores ce qui en adviendra, mais je creins assez qu'on face tout

le pis qu'on pourra contre elle.

L'on s'est de rechef batu en Escoce, et y sont les deux partys plus

aulx armes que jamais, et la ville de Lillebourg fort pressée de

vivres. L'on dict que le duc de Chastelleraut est après à capituler de

sa retraicte en France. J'espère que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà

y réduyra les choses à quelque modération, et je mettray peyne de luy

faire tenir vostre pacquet le plus tost qu'il me sera possible, affin

qu'il y puysse mieulx suyvre vostre intention et commandement.

Au regard du différent que ceulx cy ont avec les Pays Bas, il est

desjà accordé touchant les deniers, en la façon qui s'ensuit: que,

d'envyron troys centz mille escus qui appartiennent aulx Gènevoys et

Lucoys, ilz en feront encores prest pour ung an, et sans aulcung

intérest, à la Royne d'Angleterre, et elle leur fera obliger la

chambre de Londres de les leur payer au bout du terme, de quoy ilz

sont si contantz qu'ilz gratiffient de cinquante mille escus ceulx qui

leur ont moyenné ce bon accord; et le reste des dicts deniers, qui

sont envyron cent cinquante mille escus, de tant qu'ilz appartiennent

aulx subjectz du Roy d'Espaigne, ilz demeureront icy pour en

rembourcer les Angloys du pris de leurs marchandises qui ont esté

arrestées et vendues en Flandres et en Hespagne, au cas que celles des

dicts subjectz du Roy d'Espagne n'y puissent satisfaire; lesquelles on

continue de les vendre encore tous les jours au plus offrant, sinon

seulement les laynes qui sont réservées à estre dellivrées aulx

propriétayres pour ung pris qu'ilz fourniront promptement, mais ilz y

saulvent ung tiers et quasy la moittié de ce qu'elles vallent, qui

n'est sans qu'ilz gratiffient aussy de quelque bonne somme ceulx qui

s'en sont meslés. Et croy que, sans les troubles de Flandres, les

dictes laynes fussent desjà dellivrées aulx marchandz hespagnolz qui

sont à Bruges, mais je prévoy qu'il faudra qu'elles aillent toutes en

France.

J'ay pressé milord de Burgley de vouloir donner quelque commancement à

la commission que Vostre Majesté m'a envoyée pour l'establissement du

commerce, mais il m'a pryé d'avoyr patience jusques après le

parlement; car, durant icelluy, il n'y sçauroit entendre. Et cepandant

les marchandz dressent leurs remonstrances, et les articles qu'ilz

dellibèrent proposer pour ce faict, lequel ne sera long, quand une

foys l'on aura commancé d'y vacquer.

Monsieur l'admiral d'Angleterre a heu quelques accès de fiebvre, en

façon que la Royne, sa Mestresse, doubtant de sa santé, avoit une foys

mis en dellibération de faire hastivement préparer ung aultre milord

pour aller devers Vostre Majesté, affin qu'il n'y heût manquement de

son costé; mais le dict sieur amiral m'a mandé qu'il avoit si grand

desir de parachever ce voyage, et de faire quelque notable service

entre Voz Majestez Très Chrestiennes et la Majesté de la Royne, sa

Mestresse, que pour nul empeschement, s'il n'estoit bien extrême, il

ne demeureroit; et ainsy il persévère de vouloir partir d'icy le

lendemein de la Pantecoste, ou plus tost, et de passer la mer le

dernier de ce moys, sinon que me mandiez que je le retarde.

Ceste princesse n'a ozé loger à Ouesmenster à cause de quelque

souspeçon de peste; dont s'en retournera, dans cinq ou six jours, à

Grenvich, y attandre Mr de Montmorency, estant la mayson de Sr Jemmes,

où elle est à présent, trop petite pour l'y recepvoir; et j'entendz

qu'elle le fera loger dans le chasteau. Sur ce, etc.

Ce XIXe jour de mai 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 259 / 362 题