AU ROY.

Sire, en sa mesmes présence, la Royne d'Angleterre a voulu que son

conseil se soit assemblé avecques Mr Du Croc et avecques moy, pour

traicter, devant elle, de la continuation du voyage du Sr Du Croc en

Escoce, et, après que je luy ay heu dict l'intention de Vostre Majesté

là dessus, sellon le contenu de voz dernières lettres, sans en rien

obmettre, et que Mr Du Croc luy a exibé le propre original de la

segonde instruction que luy avez envoyée, elle a prins le propos, et

l'a continué assez longtemps en termes bien honnorables, qui

monstroient de vous vouloir beaucoup contanter; puys s'est prinse à

lyre, tout hault, la dicte instruction, despuis le commancement

jusques à la fin, et l'interpréter en angloys à ceulx des siens qui

n'entendoient bien le françoys, avec beaucoup de sa satisfaction de

tous les articles d'icelle, sinon du cinquiesme, lequel porte

d'exorter les Escouçoys que, pendant qu'il plaist à Dieu que leur

Royne soit absente, ilz vueillent recognoistre son filz comme leur

Prince naturel, et plus prochain hérytier de leur royaulme; car a

semblé à la dicte Dame et à son dict conseil que cella, en parolles et

en substance, répugnoit bien fort à leur intention et desir,

interprétans que c'estoit aultant comme déclarer la mère Royne et le

filz seulement Prince et segonde personne; lequel néantmoins se

trouvoit estre maintenant la première, et estre roy juré et

entièrement estably par les Estats; nous affermant la dicte Dame que,

par les dernyères nouvelles qu'elle avoit d'Escoce, ceulx de

Lillebourg luy avoient offert, et elle en avoit leurs lettres en ses

meins, de recognoistre à roy le dict Prince, et se soubsmettre à son

authorité et à celle de son régent, en ce qu'il leur fût donné bonne

seureté de leurz biens, personnes, dignités et charges, et de lever

toutes les forfaicteures qui pourroient avoyr esté décrétées contre

eulx, despuis les troubles encommencées; dont elle n'attandoit plus

qu'une responce de ceulx d'Esterling là dessus, pour achever

entièrement leur accord; lequel viendroit, possible, à se retarder ou

s'interrompre du tout, si le dict Sr Du Croc leur apportoit une telle

exortation, comme Vostre Majesté la leur mandoit.

Je luy ay répliqué qu'il n'estoit, à présent, question du tiltre de la

couronne d'Escoce, ny de l'adjuger à la mère ou au filz, car, aussy

bien, n'en estiés vous les juges, mais seulement de unyr et mettre en

paix, les Escoçoys, et que Vostre Majesté convenoit avec elle que

toutz se sousmissent a l'obéyssance du filz, lequel vous appelliés

_Prince_ et elle l'appelloit _Roy_; ce qui ne debvoit empescher

l'accord, ny tenir plus longtemps le voyage du dict Sr Du Croc en

suspens.

Elle s'est mise là dessus à deviser assez longuement avec les siens en

son langage, et puis, nous a dict que la responce de ceulx d'Esterling

ne pouvoit tarder que ung jour ou deux, pendant lesquelz elle feroit

mieulx considérer la teneur de la dicte instruction, laquelle elle

nous prioit de la luy laysser, et, après, elle résouldroit le dict Sr

Du Croc de ce qu'elle auroit advisé de son dict voyage.

Au bout des deux jours, la responce, qu'elle attandoit d'Escoce, luy

est arrivée, sur laquelle ne s'estant la dicte Dame, ny ceulx de son

conseil, de rien modérés davantaige, ilz nous ont envoyé, par le Sr de

Quillegrey, ung escript, lequel altère du tout l'article dont est

question. Dont, après que Mr Du Croc et moy y avons heu longuement

pensé, il est allé trouver iceulx du conseil pour leur remonstrer que

nous ne pouvions tant dispenser sur une instruction, qui estoit signée

de la mein de Vostre Majesté, que de l'ozer changer en ses parolles,

ny en sa substance; et néanmoins que, pour satisfaire à leur

Mestresse, puisque tout le reste de la dicte instruction luy plaisoit,

sinon que ce seul article, qu'il mettroit icelluy, quand il seroit en

Escoce, du tout en suspens, sans en parler nullement, ou bien en

parleroit en façon qu'il ne contreviendroit, peu ny prou, à

l'intention de la dicte Dame, jusques à ce qu'il heult aultre

mandement de Vostre Majesté; et de ce leur a esté baillé les

expédiantz par escript, avec offre de les leur signer de la mein de

nous deux. Mais, Sire, ilz sont demeurez en leur premier propos, sans

en vouloir rien rabatre, alléguant les raysons que Mr Du Croc vous

escript, lesquelles ne monstrent sinon qu'ayantz gaigné plusieurs

advantages en cest affère, à vous faire quicter l'honneste poursuyte

de la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, et faict retarder

vostre secours à ceulx qui vivent soubz vostre protection en ce païs

là, qui sont desjà réduictz à toute extrémité, ilz ne se contantent

pas, si encores ilz ne vous font passer oultre à vous déclarer contre

elle et contre eulx, pour establir le party que dépend d'eux, affin

que la ruyne de l'ancienne alliance, que vous avez avec les Escouçoys,

soit procurée par vostre mesmes pourchas, avec l'intérest de vostre

réputation. Et ne cessent cependant de solliciter icy, par toutes les

persuasions, artiffices et menées, qu'ilz peulvent, la dicte Royne

d'Escoce, et pareillement les Escouçoys de son party à Lillebourg,

ausquelles font encores de grandes promesses, qu'elle et eulx se

veuillent du tout commettre à la foy de la dicte Royne d'Angleterre.

Dont nous sommes gracieusement excusés que ne pouvions faire ce dont

ilz nous requéroient par faulte de pouvoir; mais, puisque la première,

ny la segonde instruction, que Vostre Majesté avoit dépeschées au dict

Sr Du Croc, par l'advis et consens de leurs ambassadeurs, ne leur

sembloient bonnes, qu'il estoit expédiant que luy mesmes vous allât

compter à quoy il tenoit, affin que, les difficultés ostées, vous luy

en peussiés bailler une troysiesme qui les contentât. Et avons faict

semblant de demander son congé et passeport, affin de les y faire

penser. Néantmoins, Sire, encores qu'ilz le luy octroient, je

trouveray moyen, qui sera honneste et de fondement, pour le retenir

icy jusques à ce qu'ayons aultres nouvelles de Vostre Majesté.

Or, Sire, nonobstant ceste contention, la dicte Dame n'a layssé de

traicter bien fort privéement avecques moy d'aulcuns aultres gracieulx

propos, et m'a parlé de la dicte que Vostre Majesté avoit parachevée

jusques au vingt jours completz; de quoy elle estoit merveilleusement

bien ayse, car s'assuroit que, tout cest esté, vous en auriés la

disposition beaucoup meilleure; de laquelle elle estoit aussy

soigneuse que de la sienne propre. Sur quoy je n'ay obmis de luy dire,

Sire, que vous m'aviez aussy escript que j'avoys bien faict de vous

mander tout ensemble la guérison avec la maladye qu'elle avoit heue,

car aultrement je vous heusse layssé en grand peyne; qui aviez loué

Dieu, de bon cueur, de quoy elle s'estoit si promptement relevé de

l'extrême et douloureux mal qui luy avoit ainsy pressé le cueur; et

que Voz Majestez Très Chrestiennes, et tous ceulx de vostre couronne,

vous en estiés resjouys comme de vostre mesmes bon portement. De quoy

la dicte Dame a monstré recepvoir ung singullier plésir, et, avec ung

très grand mercys, m'a respondu que vous tous aviez occasion de

desirer qu'elle vesquît, car juroit que n'aviez aulcun, de tous les

princes de votre allience, qui vous voulût tant de bien, ny qui vous

aymât et honnorât tant qu'elle faysoit; et que non tant pour vous voyr

roy de France, que parce que la France avoit un si vertueux roy, elle

se vouloyt conféder avecques vous.

Je luy ay infinyement gratiffié ses parolles et démonstrations, comme

très honnestes et pleynes de grand vertu; et ay suyvy à luy dire que

j'estimois que le traicté estoit desjà tout conclud et signé, et que

bientost Vostre Majesté s'approcheroit ez environs de Paris, en

intention d'y voyr de bon oielh et d'y bien recepvoir Mr le comte de

Lestre, ainsy comme vous faysiés tenir prest Mr de Montmorency pour

passer par deçà. Elle m'a dit qu'elle feroit voyr à Mr de Montmorency

combien elle estimoit ung tel vostre ambassadeur, et en quel compte

elle auroit toute sa légation, et qu'elle faysoit préparer monsieur

l'admiral Clynton pour passer en France, comme celluy par qui elle

vous pouvoit mieulx notiffier ses intentions, et comprendre, puis

après, mieulx les vostres, à son retour, que par nul des seigneurs de

sa court, n'ayant esprouvé de nul aultre, despuis qu'elle estoit

Royne, plus de fidélité que de luy, et de madame l'amirale sa femme,

et qu'aussy il avoit esté toutjour le moins impérial d'Angleterre; et

que, pour la correspondance de Mr de Montmorency, elle vous vouldroit

très volontiers envoyer ung sien propre frère, si elle l'avoit, aussy

bien que le dict sieur admiral. Dont vous supplioit qu'en ce temps,

qui luy estoit plein de grandes souspeçons, et encores plus plein de

très grandz affères, Vostre Majesté ne voulût que le comte de Lestre

et milord de Burgley s'absantassent; et mesmes que, sans eulx, elle se

trouveroit bien empeschée comme bien recepvoir Mr de Montmorency, de

tant que les principaulx seigneurs qui souloient estre en sa court,

estoient à présent ou mortz, ou fuytifz, ou en prison, et que ces deux

seroient encores plus utilles, icy, en la négociation d'entre elle et

Mr de Montmorency, que si l'ung ou l'aultre estoient allés par dellà.

Sur ce, etc.

Ce XXIe jour d'apvril 1572.

Ainsy que je fermois ce pacquet, les seigneurs de ce conseil,

ayant veu que nous demandions le congé de Mr Du Croc, m'ont

envoyé dire, par Mr de Quillegreu, qu'ilz avoient faict entendre

à leur Mestresse toutes noz offres; et que d'icelle dernière, que

leur avions mandée de parolle, si nous la voulions ung peu mieulx

exprimer par escript, et la signer de noz meins, elle s'en

contenteroit, et bailleroit promptement son adjoint au dict Sr Du

Croc pour aller, tous deux ensemble, en Escoce. Sur quoy, Sire,

nous yrons demein traicter avec la dicte Dame, ou avec ceulx de

son conseil, et ferons tout ce qu'il nous sera possible pour

advancer le voyage du dict Sr Du Croc, qui, de plus en plus, se

monstre estre bien fort nécessaire, et, si nous nous pouvons

accorder, il passera oultre; mais ne retarderés pour cella, Sire,

s'il vous plaist, de nous mander promptement vostre intention et

volonté.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 247 / 362 题