Sire, estant l'homme de Me Smith arrivé mècredy au soyr, il est venu,
le jeudy matin, m'aporter la dépesche que Vostre Majesté a escripte à
Mr Du Croc et à moy, du dernier du moys passé; sur laquelle nous
n'avons pas volu, le mesmes jour, ny jusques au lendemain, demander
audience, à cause que ceste princesse partoit de OExmestre pour s'en
aller tenir à Grenvich tout le reste de ce moys, mais j'espère que
nous la verrons demain et que nous obtiendrons d'elle, sur la nouvelle
instruction qu'avez envoyée au dict Sr Du Croc, laquelle ne peut que
beaucoup contanter la dicte Dame, qu'il puisse passer en Escoce; ne
voulant toutesfoys obmettre de vous dire, Sire, que, pendant qu'elle
l'a détenu icy, elle a essayé, plus instamment que jamais, s'il
seroit possible que les Escouçoys voulussent entendre à ung accord,
venant de son moyen, sans que le vostre y fût employé, ny que le dict
Sr Du Croc s'en meslât. Mais, sellon les derniers advis que j'ay de
dellà, ilz n'y ont voulu condescendre, bien qu'ilz parlementent; et
continuent toutjour la guerre: et ceulx de Lislebourg, lesquelz sont
ung peu renforcés depuis ung moys en ça, sont allés brusler quelques
greins et monitions en la mayson du comte de Morthon. Tant y a que la
dicte Dame s'attand, dans deux ou troys jours, d'avoyr toute certitude
de leur intention, et je mettray peyne d'en entendre quelque chose.
Le parlement dont, en mes précédentes, je vous ay faict mencion, est
assigné au VIIIe de may prochain, et tient on si secretz les poinctz
qu'on y veult proposer, qu'à peyne en oze l'on parler; tant y a que
quelques ungs par discours présument que c'est, en premier lieu, pour
remonstrer la vyolence, dont a esté uzé en Hespaigne, le XIIe de
febvrier, d'y avoyr arresté et mis en prison les angloys qui s'y sont
trouvés, et avoyr saysy leurs navyres et marchandises, avec
prohibition de tout commerce dorsenavant avec l'Angleterre, ce que le
Sr de Sueneguen, qui est icy, n'advoue estre vray; segondement pour
pourvoir aux choses d'Irlande, de tant que le debitis, qui est par
dellà, demande bon nombre de gens de guerre et de monitions, pour y
maintenir l'authorité de ceste couronne contre les saulvaiges et
contre les estrangers; tiercement, pour adjuger les biens des rebelles
à leur souverayne, principallement ceulx du duc de Norfolc, et
rétracter, à cest effect, une loy de ce royaulme, laquelle semble
empescher qu'on ne puisse procéder à la confisquation d'iceulx,
d'aultant qu'il se trouve que luy et la pluspart des fuytifz se sont
démis de leurs biens à leurs enfans ou à leurs plus procheins parans,
et les en ont saysis, premier qu'on ne les aye prévenus; ou bien
estime l'on que ceste convocation est pour authoriser le traicté qui
se faict avec Vostre Majesté, affin de pouvoir mieulx transférer en
vostre couronne les intelligences et les entrecours, capitulations et
commerces, que ce royaulme souloit avoyr avec celle d'Espagne, et y
comprendre les choses d'Escoce; mais, le plus commun présume que c'est
pour ordonner du faict de la succession de ceste couronne, parce
qu'ayant aparu plusieurs mouvementz en ceste court, et en tout ce
pays, quand la Royne d'Angleterre a esté dernièrement malade, et que
sa mort y heût sans doubte apporté une très grande confusion de toutes
choses, l'on luy a persuadé de ne debvoir plus laysser cest article en
l'incertitude qu'il est. Dont s'estime qu'elle s'esforcera d'obtenir
qu'il luy soyt loysible d'eslire son successeur, et que celluy soyt le
vray Roy, lequel elle nommera par son testament, ou bien de faire
desjà déclarer segonde personne le Prince d'Escoce, qui est si jeune
que, de longtemps, ne luy pourra faire aulcune compétence, ou bien le
jeune comte de Lenoz, frère du feu Roy d'Escoce; ou bien les enfans de
Herfort, ou bien le comte de Houtinthon: mais en quelle sorte que ce
soit, toutjour la Royne d'Escoce y sera intéressée; et semble que son
intérest et celluy de son royaulme y seront de tant plus grandz, que
plus l'on monstrera de vouloir appeller le Prince, son filz, à ceste
succession. Et ne deffaillent qui disent aussy que, de tant que le
comte de Lestre a uzé de tous les honnestes et honnorables debvoirs
d'un bon et loyal et très fidelle subject, conseiller et serviteur
vers la dicte Dame, en la dernière maladye qu'elle a heue, qui l'a
confirmée de mettre plus de confiance en luy qu'en nul aultre de ce
royaulme, qu'il se trectera de son mariage avecques elle, puisque la
religion a empesché celui de Monsieur.
Qui sont les devis d'aulcuns de ceste court, et mesmes de ceulx qui
pensent bien entendre les affayres; tant y a que, jour par jour, il se
pourra avoyr plus de lumière de ces choses, lesquelles donnent tant
plus à penser aux gens que, jeudy au soyr, la dicte Dame fut conduycte
à expédier ung nouveau mandement pour faire exécuter, le vendredy
matin, le duc de Norfolc, mais luy estant, la nuict, revenu le mesmes
regret qu'elle a toutjour heu à sa mort, elle en a, pour la quatriesme
foys, révoqué le mandement. Et se cognoit assez que les ennemys du
dict duc ne pourront jamais obtenir ce dernyer poinct d'elle, sans
qu'elle en sente une grande violence dans son cueur.
Mr de Sueneguen fut hyer traicter avec la dicte Dame sur des lettres
du Roy d'Espaigne, et sur une dépesche du duc d'Alve. Je n'ay encores
aprins que c'est. La flote de Flandres, qui revenoit d'Espaigne, est
passé, le XXVIIIe de mars, dans l'estroict de Callays, et les
vaysseaulx du prince d'Orange ont donné sur la queue; qui ont prins
deux ourques bien riches, dont l'une s'estime valloir plus de soixante
mille escus, et ont jetté la pluspart de ceulx, qui estoient dedans,
hors bort, dans l'eau. Le comte de Lumey, à ce qu'on dict, a esté
receu en ung lieu de quelque petite isle, près d'Ollande, qui se nomme
Brille, où les habitans n'ont voulu aquiescer au dixiesme, mais l'on
pense que le duc d'Alve l'en chassera bientost. Milord de Burgley a
esté à l'extrémité, et ne cuydoit on, le jour de Pasques, qu'il deust
réchaper, mais, à présent, il commance à se ravoir; tant y a que son
indisposition retarde toutjour les affères. Sur ce, etc.
Ce XIVe jour d'apvril 1572.