Sire, aussytost que la Royne d'Angleterre, avec le congé de ses
mèdecins, a peu sortir jusques en sa chambre privée, elle m'a permis,
premier qu'à nulz seigneurs ny dames de sa court, sinon à ceulx qui la
servoient en son mesmes lict, de la pouvoir voyr; et m'a compté la
douleur extrême, laquelle, l'espace de cinq jours, luy avoit si fort
serré l'allayne, et luy avoit tenu le cueur si pressé, qu'elle en
avoit bien pensé mourir, et que desjà aulcuns jugeoient qu'il en fût
autant faict; mais que Dieu ne l'avoit trouvée en assez bon estat pour
la réputer digne d'aller encores à luy; et qu'elle croyoit que ceste
douleur ne luy estoit provenue d'avoyr mangé du poisson, ainsy
qu'aulcuns disoient, car elle en mangeoit assez souvant, mais plustost
pour s'estre, despuis troys ou quatre ans, trouvée si bien qu'elle
avoit mesprisé tout l'ordre, que ses mèdecins avoient auparavant
accoustumé d'uzer vers elle, de la purger et luy tirer ung peu de
sang, de temps en temps; néantmoins que ce mal, grâces à Dieu, estoit
maintenant tout passé, et ne luy restoit plus qu'ung peu d'altération
et ung bien peu de chaleur; me remercyant infiniement du soing que
j'avois heu de sa santé, qui luy estoit une signiffication que Vostre
Majesté luy vouloit beaucoup de bien et qu'elle vous pouvoit avoyr
toute confience.
Je luy ay rendu ung des plus grandz mercys que j'ay peu pour ceste
singullière faveur, qu'elle m'avoit faicte de la pouvoir si tost voyr,
après sa maladye; et l'ay assurée, Sire, que vous prendriés pour ung
très évident signe de sa bonne et inthime amityé vers vous, qu'elle
m'eust donné ce privé moyen de pouvoir, par certaine science et de
veue, vous tesmoigner sa parfaicte guarison. Et, après l'avoir ung peu
entretenue là dessus, et luy avoir faict, de vostre part, la
conjouyssance de la groysse de la Royne, de quoy elle s'est
merveilleusement resjouye, et en a rendu de bon cueur grâces à Dieu,
elle m'a faict quelques excuses du retardement de la conférance que
nous avions à faire ensemble sur les choses du traicté, mais, parce
qu'elle n'estoit encores assez forte pour travailler en négociation
d'affères, elle avoit appoincté cinq de son conseil pour s'en
assembler avecques moy.
Dont, tout sur l'heure, Sire, au partyr d'elle, je suys entré en
communicquation avec eulx sur les deux poinctz que m'avez mandé:
premièrement, du mot de _religion_, que, parce qu'il ne pouvoit estre
exprimé dans l'article de la ligue, Vostre Majesté mettoit en avant
d'y estre satisfaict par lettres particullières, escriptes et signées
de voz meins; secondement; du faict de la Royne et royaulme d'Escoce,
que, ne pouvant estre obmis, avec vostre dignité, qu'il n'en fût
faicte mencion dans le traicté, vous desiriés y en estre inséré ung
article, en la forme que je le leur exibois par escript.
Eulx, de leur part, Sire, ont desduict troys aultres poinctz, dont
l'ung est touchant ce que messieurs voz depputés avoient retranché le
trente quatriesme article dans leur minute du traicté, et ilz desirent
qu'il y demeure; le segond que, excédant Vostre Majesté de force et de
moyens la Royne, leur Mestresse, il estoit raysonnable que vous
l'excédissiés aussy à luy offrir ung secours, qui fût plus grand que
celluy que vous requériés d'elle; et le troysiesme, qu'il vous pleût
faire émologuer par voz parlemens les choses qui seroient accordées
pour le commerce.
Mais, après que je leur ay heu admené, sur les deux premiers poinctz,
toutes les bonnes et vifves raysons qui sont contenues dans voz
lettres, et respondu gracieusement à leurs aultres troys ce que j'ay
estimé estre bien à propos, toute la difficulté est restée sur le
faict d'Escoce; lequel leur vient toutjour fort à contre cueur: et
mesmes qu'ilz ont assuré que, sellon les rapportz que, despuys bien
peu de jours, ilz avoient receu d'Escoce, et aultres, le jour
précédant, du costé de Flandres, il estoit tout certein que milord de
Sethon et deux aultres Escouçoys, au nom et comme ambassadeurs de leur
Mestresse, avoient capitulé avec le duc d'Alve de la descente des
Hespaignols et Bourgignons en Escoce, et de leur livrer deux fortz et
places qu'ilz fortiffieroient pour leur retraicte, ensemble de leur
fournir vivres et chevaulx de charroy, et bagaige, quand ilz
marcheroient, et de faire tout ce qu'ilz pourroient pour mettre le
Prince entre les mains du dict duc; ce qu'ilz vous feroient aparoir
encores plus clèrement par leur ambassadeur.
Ce nonobstant, Sire, j'ay incisté, par la mesme occasion qu'ilz
disoient, estre expédiant qu'ung article bien exprès en fût mis dans
le traicté, et que le voyage de Mr Du Croc, avec ung de leurs
depputés, en fût d'aultant accéléré. Sur quoy ilz ont prins terme
d'en conférer avec leur Mestresse, et que, puis après, ilz m'y
respondroient; et croy, Sire, que je ne pourray pas beaucoup obtenir
pour ce regard, tant y a que je y incisteray bien fort. Mais cepandant
milord de Burgley, sans lequel toutes choses demeurent accrochées, est
tombé si malade de la goute qu'il n'est possible qu'il puisse vacquer
à rien; dont, affin que Vostre Majesté n'en soyt en peyne, j'ay
anticipé ceste dépesche, et j'espère que, dans ung jour ou deux, je
vous en envoyeray une plus complète par le chevaulcheur.
Cependant il se prépare icy plus grand nombre de navires qu'on n'avoit
ordonné du commencement, et quelque nombre de gens de guerre; et se
continue la praticque de l'accord touchant les deniers d'Espaigne, et
encores touchant la vente des laynes, avec les depputés, que je vous
ay cy devant mandé, lesquelz ne s'en meslent sans expresse commission
du dict duc d'Alve. Et ont encores aulcuns de ce conseil, despuys six
jours, faict venir ung Hespagnol devers eulx, lequel leur estoit
auparavant très odieux, et ilz luy ont maintenant, coup sur coup,
baillé deux passeportz pour envoyer homme exprès devers le duc d'Alve.
Je prendray garde que c'est. Et sur ce, etc. Ce XXXe jour de mars
1572.