Sire, il n'a guyères tardé, après que messieurs les ambassadeurs
d'Angleterre ont heu accusé de négligence le Sr de Sabran, qu'ilz
n'ayent heu occasion de se louer de sa dilligence, car, sur l'heure
qu'ilz estoient à se plaindre à Vostre Majesté du retardement de leurs
pacquectz, ilz ont trouvé que c'estoit lors proprement qu'on leur
avoit desjà dépesché d'icy la responce, laquelle a esté si prompte et
si entière qu'il ne se fault prendre que à eulx et, possible, au
temporisement qu'on leur peut secrettement avoir mandé de ceste court,
si maintenant ilz n'ont du tout conclud le trecté; assurant, icelluy
de Sabran, qu'il n'a, à son retour, séjourné qu'ung seul jour, et
quelques peu d'heures d'ung aultre, à Paris, pour attandre une partie
de mille escuz qu'on a envoyé à la Royne d'Escoce, qui faysoit tant de
besoing à ceste pouvre princesse, que vous l'ayant, le dict Sr de
Sabran, dict à son partement, Voz Majestez luy ont commandé de s'en
charger. Et, quand il a esté à Callays, je sçay que nul, devant luy,
n'a passé deçà, de sorte qu'il n'y a point de faulte de son costé; qui
vous promectz bien, Sire, que je ne l'en vouldrois nullement excuser.
Mays les dicts ambassadeurs sont aussi excusables, si, sur l'arrivée
de monsieur le légat, ilz vous ont vollu monstrer qu'il y avoit une si
bonne disposition, de leur costé, vers la conclusion du dict tretté,
qu'il n'y manquoit que la dilligence des courriers.
Or, pendant que la Royne, leur Mestresse, est à attandre ce qu'ilz
auront négocié sur les deux dépesches qu'elle leur a, là dessus,
dernièrement faictes, et de sçavoir aussy qu'est ce que, d'aultre
costé, auront advancé ses agentz qu'elle a envoyé devers les Escoçoys,
elle a occupé le temps à tretter des différendz des Pays Bas.
Sur lesquelz, de tant que les depputés de Flandres ont veu que la
publication de la vente des marchandises alloit en avant, sans qu'on
heût esgard à leurs remonstrances; et que, touchant les deniers, l'on
ne vouloit recepvoir ce qu'ilz en proposoient au nom du Roy
d'Espaigne, ny ouyr le Sr Fiesque, quand il en vouloit parler au nom
des Gènevois, parce qu'on luy objectoit qu'il estoit trop faict de la
mein du duc d'Alve et trop bien instruict de l'ambassadeur d'Espaigne,
qui résidoit icy, pour vouloir avoir rien à faire avecques luy,
icelluy Fiesque a trouvé moyen de faire remonstrer vifvement aux
seigneurs de ce conseil qu'il ne s'estoit cy devant entremis des dicts
différendz que à la requeste des Angloys, et qu'avant qu'ung aultre
heût recouvert les pouvoirs de tous ceulx qui y estoient intéressés,
lesquelz il avoit desjà devers luy, il se passeroit encores plus de
deux ans de terme; en quoy nul ne pouvoit ignorer que les marchandises
ne fussent des subjectz du Roy d'Espaigne, ny nul ne debvoit doubter
que les deniers n'eussent été envoyés, de son expresse commission,
pour ses propres affères: dont failloit, à la fin, ou qu'il en fît la
maille bonne, ou que la Royne d'Angleterre les rendît; et ce, qu'il en
avoit dissimulé jusques icy, estoit parce qu'il estoit bien ayse de la
démonstration, qu'elle avoit faicte, de ne l'avoir voulu tant offancer
que de luy retenir ses deniers, si elle eût véritablement sceu qu'ilz
eussent esté à luy; aussy qu'il avoit grand plésir que les
particulliers se contentassent de l'obligation d'elle pour en demeurer
d'aultant deschargé, mais à ceste heure que, ny en son nom, ny au nom
des particulliers, l'on n'en pouvoit avoyr aulcune rayson, il ne
vouloit croire qu'ung si grand Roy peût plus longuement comporter une
si grande injure comme estoit celle là.
Et, pendant que ceulx de ce conseil ont esté à digérer ceste
remonstrance, le Sr de Sueneguem a heu de quoy en adjouxter une aultre
à la dicte Dame sur une lettre qu'il luy a présentée, de la part du
duc d'Alve, en laquelle le dict duc la prie de croyre que le Roy, son
Mestre, est merveilleusement marry qu'elle se soyt layssée conduyre
par faulx rapport à de maulvayses persuasions de leur commune amytié,
là où il met peyne de la conserver, de son costé, toutjour pure et
parfaicte vers elle, avec très grand desir que tous ces nouveaulx
différendz se puissent accorder par une mutuelle et amyable
restitution; et que le commerce soit continué entre leurz pays et
subjectz comme auparavant; ensemble, que leur ancienne allience et
leurz trettés soyent renouvellés pour estre plus estroictement
observés entre eulx qu'ilz ne l'ont jamais esté du temps de leurs
prédécesseurs, la priant de vouloir correspondre à ceste bonne
intention du dict Roy Catholique. Et icelluy de Sueneguen a adjouxté
qu'il espéroit qu'elle n'auroit mal agréable que luy, qui estoit icy
pour procurer le dict accord, la suppliast très humblement de vouloir
bien peser ceste bonne volonté d'ung si grand Roy, son bon frère et
ancien allié, et de ne l'avoir à mespris; et qu'il confessoit bien
que, par parolle et par plusieurs démonstrations d'ordonnances et
d'édictz, elle luy avoit toutjour très bien gardé la paix, mais en
effet l'on ne pouvoit interpretter que la retrecte, que les rebelles
de Flandres avoient par deçà, et ce, qu'ilz sortoient de ses portz
pour aller piller sur mer les subjectz de son dict Mestre, et mesmes
faire des descentes en armes en ses pays, puis transporter le pillage
par deçà, ne fût une guerre tout déclarée et ouverte contre luy.
A quoy la dicte Dame, à ce que j'entendz, a respondu qu'elle n'avoit
jamais, sur simples parolles ny sur rapportz, receu aulcune male
impression du Roy, son Mestre, jusques à ce qu'elle en avoit senty les
effectz par le favorable recueilh qu'il avoit faict avoir en Flandres
à ses rebelles, et le crédict qu'il avoit donné à Estuqueley; et que,
nonobstant cella, elle avoit toujour persévéré en sa bonne intention
vers luy, et avoit faict, et feroit encores, son debvoir contre les
pirates, de les chasser de ses portz; et mesmes, l'ayant le prince
d'Orange faicte requérir de déclarer que les prinses, que les siens
feroient en mer sur les subjectz du Roy d'Espaigne, fussent tenues
pour bonnes en ce royaulme, comme de prince aussy souverain ez terres
qu'il a en Allemaigne, comme le Roy d'Espaigne l'est ez Pays Bas, elle
ne l'avoit voulu faire, dont ne se trouveroit qu'elle heût de rien
manqué, ny qu'elle fût pour manquer du debvoir d'amityé vers le dict
Roy, son Mestre, s'il ne tenoit à luy; et, quand aux particullarités
de la lettre du duc d'Alve, et certains aultres articles qu'il luy
présentoit de nouveau, qu'elle feroit voyr le tout à ceulx de son
conseil pour luy en faire avoir, du premier jour, la responce.
Là dessus, Sire, la dicte Dame a faict mettre en liberté le mestre
d'ostel de l'ambassadeur, lequel s'attend de porter la dicte responce
au dict duc d'Alve; et a envoyé à Douvre intimer nouvelles deffences
aux gens du prince d'Orange. Néantmoins l'on commancera, dans deux ou
troys jours, à vendre les marchandises, et desjà sont arrivés aulcuns
Hespagnols et Flammans pour les retenir pour le pris, nonobstant la
deffence, que le duc d'Alve a faicte en général à tous les subjectz du
Roy, son Mestre, de n'y employer nulz deniers; mais l'on estime que
ceulx cy ne sont venus sans secrette permission du dict duc.
Avec le dict affaire des prinses ceste princesse en a heu à proposer
ung aultre, à ceulx de son conseil, du rapport que sir Raf Sadeller
luy a faict de la Royne d'Escoce, à son retour de la garder; qui, à ce
que j'entendz, a parlé assez honnorablement de sa constance, de sa
pacience et de ses aultres vertus; de sorte que la dicte Dame a dict
que cella estoit de divin, en la parolle et en la présance de la dicte
Royne d'Escoce, que l'ung et l'aultre contreignoit ses propres ennemys
de dire bien d'elle. Mais il a parlé aussy de la grandeur de cueur
qu'il a cognu en elle, et de la ferme espérance, en quoy elle
persévère toutjour, de la succession de ceste couronne, au cas que la
Royne sa cousine n'ayt point d'enfans, nonobstant les troubles qu'on
luy faict: de quoy ceulx qui luy sont adversayres ont esté bien fort
esmeus, et cella a cuydé advancer les jours au duc de Norfolc affin
d'afoyblir d'aultant son party, ayant la dicte Dame expédié ung
nouveau mandement, mardy dernier, pour le faire exécuter le mècredy
matin; mais meue, encore ceste foys, de repentance, elle a
contremandé, sur les deux heures devant jour, qu'on supercédât. Et sur
ce, etc.
Ce XXIXe jour de febvrier 1572.