AU ROY.

Sire, à ces premiers jours de caresme, j'ay esté visiter la Royne

d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, pour voyr en quoy, après

la dépesche que Me Smith leur avoit faicte, du XXXe de janvier, ilz

continuent d'estre vers les choses du trecté; et ay trouvé, Sire, que

ce que le dict Sr Smith leur a ceste foys escript, qui est, ainsy que

je l'ay peu comprendre de eulx mesmes, fort conforme aux mémoires que

Vostre Majesté m'a envoyés, ne leur fera rien changer en leurs

précédentes responces.

Et m'a la dicte Dame assez donné entendre que tout ce que, attandant

icelles, le dict Sr Smith avoit mis en avant à messieurs voz depputés

n'avoit esté que pour remplir le temps, affin que Vostre Majesté ne

pensât qu'il y eût réfroydissement du costé d'elle, et qu'elle

n'aprouvoit pas beaucoup qu'il heût tant débatu, comme il a, le faict

des marchandz, car luy sembloit matière non assez digne pour estre

insérée dans le trecté, sinon en article général, pour accorder le

commerce bon et libre entre les deux royaulmes avec promesse de

favorable trettement aux mutuelz subjectz, et que les aultres

condicions fussent réservées pour ung aultre escript, à part; me

confirmant, comme aussy les seigneurs de son conseil me l'ont

confirmé, qu'elle a envoié ung expécial pouvoir au dict Sr Smith pour

contracter, et une bien ample instruction pour accorder premièrement à

la ligue deffencive, avec expéciffication du mot de _religion_, si

faire se peut, ou sinon d'avoyr au moins promesse de vostre mein,

Sire, que vous n'entendés que la cause ny le prétexte d'icelle en

soyent exclus; segondement, que le secours soit aux frays de celluy

qui le demandera, et en la forme qui, d'autres foys, a esté convenu

entre les feux Roys, vostre ayeul et le père d'elle, ou le plus sellon

cella qui se pourra faire; que l'Escoce et les Escoçoys soient

comprins au dict tretté avec la confirmation de l'ancienne alliance de

vostre couronne; en quoy sera bon, Sire, se souvenir que ceste

princesse soit tenue de retirer la garnison qu'elle a ès deux

chasteaux de Humes et de Fascastel, qui sont dans la frontière du dict

pays; et que Vostre Majesté s'esforce de gaigner le plus de

soulagement qu'il luy sera possible ez affères de la Royne d'Escoce;

finalement que le commerce, comme est dict cy dessus, soit

mutuellement promis. Qui sont quatre articles, sur lesquelz, sans rien

plus attandre du costé de deçà, le dict trecté se pourra fort bien et

fort honnorablement conclurre.

La dicte Dame a monstré qu'elle craignoit beaucoup que le cardinal

Alexandrin, à son arrivée, troublât tout cest affaire, et non

seulement cestuy cy, mais la paix de vostre royaulme, et, possible,

toute celle de la Chrestienté; car sçait, à ce qu'elle dict, qu'il

s'est vanté d'avoir en France où pouvoir bien fonder l'effect de ses

intentions, et qu'elle prioit Dieu que ce fust sur ung fondement de

sable.

Je luy ay respondu que malayséement vouldra le dict sieur cardinal

troubler, à ceste heure, ce qui se trouve de paix en la Chrestienté,

pour ne faire trop beau jeu au Turc, ains plustost exorter tous les

princes de l'Europe de s'unyr contre le commun ennemy du nom

chrestien; et qu'au regard d'elle, vous estiez si déterminé

d'embrasser, pour tout le temps de vostre règne, l'amytié qu'elle vous

offroit, et luy rendre la vostre très assurée, et la plus utile, et

pleyne de proufit qu'il vous seroit possible, qu'il n'y avoit rien qui

vous en peust destourner que le seul manquement de correspondance, si,

d'avanture, vous en trouviés en elle.

A quoy elle m'a soubdein respondu qu'elle persévèrera indubitablement

en vostre amytié, aultant qu'elle sera en vye, si le deffault ne vient

de vostre costé: bien avoit à vous faire maintenant entendre

l'audition d'ung gentilhomme irlandais, que les comtes d'Ormont et de

Guildas avoient naguières prins, et l'avoient fort dilligemment

examiné; lequel parloit fort bon françoys, et avoit servy longtemps

le capitaine La Roche de Bretaigne, qui l'avoit quelquesfoys dépesché

devers Mr le cardinal de Lorrayne, et encores envoyé jusques à Rome;

qui avoit conduict la pluspart des entreprinses de Fitz Maurice; et

déposoit plusieurs choses qu'elle mandoit au dict Sr Smith pour les

vous déclarer.

Je luy ay respondu, tout à ung mot, que c'estoit ung affaire, sur

lequel Vostre Majesté luy avoit desjà une foys satisfaict, et que je

m'assurois que luy satisferiez encores plus amplement.

Elle a suivy à dire que le dict capitaine La Roche avoit néantmoins

encores, de présent, de ses soldatz françoys dedans ung fort

d'Yrlande; mais ne s'est guières arrestée à cella, ains a passé à me

toucher des entreprinses qu'il sembloit que le Roy d'Espaigne heût sur

le dict pays: en quoy, avec une expression non feinte, ains pleyne

d'ung apparant regret, elle m'a dict que l'ambassadeur d'Espaigne, qui

estoit icy, avoit ung malheureux tort de l'avoir mal meslée avec le

Roy, son Mestre, car vouhoit à Dieu qu'elle n'avoit jamais prétendu de

luy retenir son argent, ains de le luy conserver entièrement, comme

elle n'y avoit encores nullement touché. Et m'a semblé, Sire, que je

luy ay cogneu un grand desir de s'accomoder avec le dict Roy

d'Espaigne, m'ayant la dicte Dame rendu ung fort expécial grand mercys

de ce que j'avois toutjour bien entretenu l'amityé d'entre Vostre

Majesté et elle, et qu'elle me prioit de continuer.

Je luy ay respondu que mon office n'avoit pas beaucoup esté requis en

cella, parce que la disposition y avoit toutjour esté très bonne, de

vostre propre volonté, néantmoins que je la remercyois très

humblement du bon jugement qu'elle en faisoit, qui sembloit que ses

ambassadeurs en France ne le fissent semblable, car disoient qu'elle

sçavoit, mais monstroit d'ignorer, que j'avois esté meslé ez brigues

du duc de Norfolc; à quoy je m'estois desjà, par plusieurs foys,

offert et me offrois, de rechef, à elle pour luy en donner toute

satisfaction, et luy faire voyr que je n'avois jamais uzé d'aulcung

déportement en son royaulme, qui ne fût honneste et juste, ny Vostre

Majesté n'avoit procédé de si maulvaise foy vers elle que m'eussiez

commandé de luy annoncer paix et amityé de parolle, et luy procurer

mal et la rébellion de ses subjectz par effect.

Elle, s'estant prinse à rire, m'a dict que les lettres de la Royne

d'Escoce et celles de Ridolfy me justiffioient assez touchant la

rébellion; bien estoit vray que ceulx, qui estoient en prison,

m'alléguoient en quelques aultres choses par leurs dépositions, qui

n'estoient tant importantes, dont m'en parleroit une aultre foys. Et,

après avoir continué plusieurs aultres propos de diverses matières, et

bien agréables, je me suis gracieusement licencié d'elle.

Je viens d'entendre que les depputez de Flandres, sur une nouvelle

dépesche du duc d'Alve, ont présenté, dès lundy dernier, nouveaulx

articles à la dicte Dame, et que, sur iceulx, le conseil s'est desjà

assemblé par trois foys; et, nonobstant que les trente jours de la

publication de la vente des marchandises soient expirés, l'on

supercède encores de les vendre. Sur ce, etc.

Ce XXIVe jour de febvrier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 224 / 362 题