AU ROY.

Sire, ayantz les principaulx de ce conseil esté, deux et trois jours,

aux champs à se récréer de la peyne et extrême sollicitude qu'il leur

avoit convenu prendre pour mener le duc de Norfolc en jugement, et

après qu'ilz ont esté de retour, ilz ont desiré encores quelque loysir

pour penser sur la dernière dépesche qui estoit arrivée de France,

affin d'en pouvoir mieulx dellibérer; ce qui a faict que l'homme de Me

Smith a esté d'aultant retardé, mais enfin ilz l'ont dépesché mardy au

soyr: et m'a l'on asseuré, Sire, qu'ilz ont mandé au dict Sr Smith de

continuer le tretté, et que ceste princesse et eulx se sont de nouveau

résolus de conclure, s'il leur est possible, une bien estroicte

confédération avec Vostre Majesté. J'espère que la dicte Dame n'aura

obmis d'adresser au dict Sr Smith des lettres, qu'elle m'a dict

qu'elle vous vouloit escripre de sa main, affin de remercyer

Monseigneur de son advertissement et pareillement Voz Majestez, et

vous suplier tous troys de prendre une semblable confience d'elle

qu'elle avoit trouvé en vous, et de vous asseurer, pour jamais, de sa

bonne et droicte intention en tout ce qui vous touchera, et à tous

ceulx de vostre couronne. Il se pourra comprendre, Sire, par les

dictes lettres en quelle disposition elle est maintenant, car j'ay

clèrement cognu, ceste dernyère foys que j'ay parlé à elle, que ses

propos ne m'ont esté si francs, ains beaucoup plus réservés que de

coustume, bien qu'elle n'a layssé de me continuer les mesmes termes,

de se vouloyr perpétuer en vostre amityé; et je croy que les besoings

de ses affères, l'y contreindront, et la feront passer oultre au

tretté, si, d'avanture, il est bien poursuivy, et si l'on presse de le

mener bientost à quelque conclusion.

La mère du duc de Norfolc et milord Thomas Havart sont venuz icy

supplyer pour la vye de leur filz et nepveu, mais ilz n'ont encores

rien impétré; il est vray que l'exécution demeure en suspens. Et

cependant ceste princesse faict toute la faveur qu'elle peut au comte

de Cherosbery pour le cuyder retenir en sa cour, ce qui ne viendroit

bien à propos pour la Royne d'Escoce, car l'on la commettroit en

garde, à quelque autre qui, possible, ne seroit tant homme d'honneur

comme luy.

Les choses d'Yrlande se sont ramandées despuys l'aultre jour, car les

saulvages monstrent de ne vouloyr rien remuer cest yver, et maistre

Fuiguillen, lieutenant de ceste Royne, a renforcé les garnisons de

toutz les fortz de la palyssade, et a accommodé le différent d'entre

le comte d'Ormont et le ser Bernabey; et asseure fort que, si la dicte

Dame luy envoye les deniers, et les hommes, et les monitions qu'elle

luy a promis, qu'il luy rendra le pays paysible et bien assuré;

néantmoins elle y sent beaucoup plus de difficulté que l'aultre n'en y

voyd.

J'entendz que ceulx d'Esterling ont mandé à la dicte Dame que le

service de leur jeune Prince ne peut requérir qu'ilz octroyent aulcune

suspencion de guerre à ceulx de Lillebourg, et que pourtant ilz la

prient de leur envoyer l'argent et forces qu'elle leur a promis. A

quoy l'on m'a assuré qu'elle leur a desjà respondu qu'elle est

dellibérée de n'entendre en rien de leurz affères, ny pour l'ung ny

pour l'aultre party, qu'elle ne les voye en quelque abstinence

d'armes; tant y a que je sçay qu'elle prépare d'y dépescher, du

premier jour, le maréchal Drury; et je mettray peyne de sçavoyr quelle

commission il emportera.

Il y a ung moys qu'on n'a heu icy aulcunes nouvelles de Bruxelles,

mais l'on n'a layssé, pour cella, de faire embarquer l'ambassadeur

d'Espaigne et le repasser de dellà, lequel j'entendz qu'il a abordé à

Callays, et l'on a retenu icy son maistre d'ostel prisonnier. Les

depputés de Flandres poursuyvent toutjour l'accord, et mettent

plusieurs nouveaulx expédientz en avant, tant sur le faict des

marchandises que sur les deniers; en quoy ilz ne sont si bien

respondus qu'ilz desireroient, ny comme aulcuns de ce conseil le leur

avoient faict espérer, bien qu'ilz ayent voulu faire ung grand

fondement sur ce que le duc d'Alve, par sa dernière lettre qu'il a

escripte à ceste princesse, luy a mandé que l'occasion, pour laquelle

le Roy, son Mestre, avoit différé de luy respondre sur la révocation

du dict ambassadeur, estoit pansant qu'il se fût si bien purgé des

choses qu'elle se pleignoit de luy, qu'il en fût demeuré bien rabillé

vers elle, ou bien qu'ayant cessé de n'en plus uzer vers elle, elle

eust modéré son courroux en son endroict, mais puysqu'elle vouloit en

toutes sortes qu'il partît de son royaulme, qu'il luy mandoit de s'en

venir, la priant de permettre au Sr de Sueneguen qu'il peût cepandant

tenir son lieu jusques à ce que le Roy, son Mestre, y heût pourveu

d'un aultre ambassadeur; car l'assuroit qu'il la vouloit honnorer et

aymer, et luy complayre entièrement, sans se départir jamais de

l'ancienne confédération et bons trettés d'entre les maysons

d'Angleterre et de Bourgoigne. Sur quoy, à la vérité, la dicte Dame et

ceulx de son conseil ont faict de si béningnes responces, que les

dicts depputés ont esté quelques jours en fort bonne opinyon de leurs

affères, et ont cuydé qu'on dépescheroit incontinant ung milord devers

le Roy d'Espaigne, mais il ne s'en parle plus. Et, depuis huict jours,

mestre Huinter est revenu de la mer, qui a admené troys navyres

d'Espaigne bien riches, tous chargés de leynes, qu'il dict avoyr

recous des pirates, lesquelz, en lieu de les rendre, l'admiral

d'Angleterre a obtenu qu'il les puisse, avec quelque argent, retyrer

du dict Huynter, et qu'il en accordera, puis après, avec les dicts

subjectz du Roy d'Espaigne, qui est ung acte qui offence griefvement

les dicts depputés.

Cepandant le cavailier Geraldy poursuit d'accommoder le faict de

Portugal, et desjà la pluspart des articles en sont accordés, qui

n'est sans avoyr bien estréné aulcuns de ceulx qui gouvernent; et par

là ceulx cy estiment qu'ilz se pourront passer du commerce d'Espagne.

Sur ce, etc.

Ce XXXIe jour de janvier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 212 / 362 题