Sire, j'avois espéré de vous pouvoir mander par ceste dépesche
beaucoup de nouvelles d'Escoce, mais le capitaine Caje n'est encores
de retour, ny je ne sçay point qu'aulcun corrier, despuis mes
précédentes, soit arrivé de ce costé là; dont vous parleray, Sire,
d'une aultre nouveaulté, laquelle, à ce que j'entendz, a commancé
d'aparoistre d'ung aultre endroict: c'est qu'ayant couru ung bruict,
en Irlande, comme les Anglois se préparoient d'y passer bientost en
armes pour achever la conqueste des quartiers, qui n'ont encores rendu
obéyssance à ceste couronne, et que la Royne d'Angleterre avoit déjà
distribué les terres à ceulx qui les subjugeroient, les habitans du
pays ont tenu là dessus une assemblée, en laquel l'O'Nel Tornoleur,
nepveu de l'aultre grand O'Nel, qui a heu la teste trenchée en ce
royaulme, a esté, d'ung commun accord de tous, créé capitaine et
conducteur général pour résister à l'entreprinse; de quoy il a
incontinent adverty Mac O'Nel, son parant et allié, en Escoce, qui luy
a tout aussytost dépesché troys mille Escouçoys sauvages, et encores
il luy a, de rechef, envoyé sa femme, laquelle est fille ou seur du
dict Mac O'Nel, affin qu'elle en admène plus grand nombre; et,
d'aultre part, le sir Jacmes Fitz Maurice, qui est à présent le plus
renommé capitaine de l'isle, s'est joinct à luy, avec toute sa troupe,
et le comte d'Ormont a levé de son costé quelques gens, et, sans qu'on
en sache bien l'occasion, est allé courir les terres de sir Barnabé,
au quartier de l'Est, qui est pays fertile, et habité des meilleurs
subjectz que la Royne d'Angleterre ayt par dellà, et si, a retiré le
filz du doyen de Casselz avec luy, lequel est naguyères revenu
d'Espaigne.
Qui sont toutes choses qui donnent grande souspeçon à ceste princesse
d'une générale révolte de tout le pays, et d'une intelligence avec les
estrangers, mesmes qu'elle voyt le dict d'Ormont et le comte de
Queldrar persévérer en leur réconcillié amityé, et nul des grandz de
dellà prendre bien à cueur le meintien de sa cause, ny s'oposer à ce
qui s'y entreprend tous les jours contre elle. Dont j'estime, Sire,
que la dicte Dame, avec l'advis des principaulx de ce royaulme,
lesquelz elle a maintenant convoqués icy pour ung aultre affaire,
advisera de pourvoir à cestuy cy.
Ceste convocation, à ce que j'entendz, Sire, n'a esté projectée pour
aultre effect, sinon affin que, par la présence de ce grand nombre de
la noblesse, il semble que la procédure contre le duc ayt à aparoir
plus juridique et les loys du pays mieulx observées. Mais l'on voyt la
poursuyte en estre si artifficieuse et violente qu'un chacun s'en
esbahyt, dont plusieurs placartz s'en publient contre milord de
Burgley pour le cuyder intimider, mais il ne s'arreste pour cella, ny
je ne croy pas qu'on oze attempter rien davantage contre luy.
Le comte de Sussex a monstré, à ce qu'on dict, de porter ouvertement
la cause du dict duc, et qu'il en est devenu assés suspect en la
court, mais il a toutjour sagement excepté le crime de lèze majesté,
au cas qu'il s'en trouvast atteint, car il seroit allors le plus
mortel de tous ses adversaires, mais aultrement qu'il se déclaroit
estre tout oultre son amy; et c'est à demein, Sire, qu'on estime que
le dict duc sera mené en jugement, dont bientost s'entendra la
résolution de son faict.
Les depputés de Flandres, en attendant la responce du duc d'Alve, ont,
par l'adviz de ceulx qui favorisent icy l'alliance de Bourgoigne,
présenté à ceulx de ce conseil de nouveaulx articles pour leur offrir
de satisfaire à toutz les poinctz, sur lesquelz ilz monstroient fonder
les principalles occasions de se départir de l'accord; mais, encores
hier, ilz n'avoient impétré rien de mieulx que de pouvoir, quant aux
merchandises d'Espaigne, retenir celles qui seroient de bonne vente en
ce royaulme pour estre débitées par eux mesmes en ce que les deniers
seroient mis ez mains des Angloys; et, quant à celles qui ne seroient
propres pour icy, qu'ilz les peussent transporter ailleurs, après
estre apréciées, en bayllant caution d'eu rapporter, dans quatre
moys, le payement; et, quant aux deniers qui estoient en espèces,
qu'ilz n'en parlassent ung seul mot au nom du Roy d'Espaigne, parce
qu'on avoit résolu d'en convenir avec les seulz Gènevois à qui ilz
apartenoient. Aujourdhuy les dicts depputés vont présenter à ceste
princesse une lettre du duc d'Alve, laquelle l'homme, que monsieur
l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit dépesché, a aportée, et en a aporté
une aultre au dict ambassadeur pour se pouvoir retirer: nous verrons
ce qui succèdera.
Les marchandz de Londres sont après à dellibérer sur l'offre que
Vostre Majesté leur faict d'accommoder leur traffic en France, et
bientost ilz m'en doibvent donner responce. Il y a aulcuns notables
personnages qui trectent icy d'acorder le faict de Portugal et de
Venise, pour retourner à l'accoustumée commerce que ce royaulme avoit
avec l'ung et l'aultre pays, ainsy qu'on faysoit auparavant, et semble
que cella succèdera. Sur ce, etc.
Ce XIVe jour de janvier 1572.