AU ROY.

Sire, j'ay esté, de rechef, convyé, le dimenche devant Noël, au festin

que le comte de Hontingthon a faict des nopces de sa sœur avec le

filz du comte d'Ochestre, où la Royne d'Angleterre, et les seigneurs,

et dames de sa court qui s'y sont trouvées en grand nombre, m'ont

continué les mesmes démonstrations de bonne affection qu'ilz disent

porter à Vostre Majesté et à toute la France. Et m'estant, l'après

dinée, retiré avec le comte de Lestre et milord de Burgley en une

chambre à part, pour leur compter les mesmes choses, que j'avois

naguières dictes à la Royne, leur Mestresse; et, après que je leur ay

heu particullarisé les responces que Vostre Majesté et la Royne,

vostre mère, et Monseigneur aviez faictes, pleynes de toute

bienveillance envers leur Mestresse, sur les honnestes propos d'amytié

qu'elle vous avoit faict tenir par le Sr de Quillegrey; je leur ay

dict que, pour monstrer comme vous cheminiez desjà vers elle sellon

ceste bonne intelligence, vous aviez trouvé bon, Sire, de luy faire

communiquer par moy ce qui estoit advenu de don Francès d'Alava, ce

que le Sr de Mondoucet vous avoit mandé de Flandres, et ce que vous

jugiez des entreprinses du Roy d'Espaigne en la mer de deçà; qui ont

esté propos qu'ilz ont merveilleusement gousté, et les ont fort bien

receuz. Et, à la suyte d'iceulx, je leur ay touché ceulx d'Escoce,

sans toutefoys les leur guières presser ny les laysser aussi trop

lasches, mais que, (de tant que ces affaires là avoient tant de

malheur que, quant vous en faisiez parler à leur Mestresse, elle

estimoit que vous offanciez son amytié, et Vous, d'aultre costé, Sire,

jugiez qu'elle mesprisoit la vostre, quant elle s'en entremettoit trop

avant sans vous en parler), je les adjurois bien fort qu'ilz ne les

vollussent plus laysser en ce suspens; et leur ay desduict, par chefs,

toutz les dicts affaires comme pour entendre d'eulx en quelle façon

j'aurois à vous en escripre, tendant principallement à les divertyr

d'envoyer gens contre ceulx de Lillebourg, et leur faire comprendre

que vous ne pourriez avec honneur intervenir en nul tretté, où l'on

capitulât de priver la Royne d'Escoce de sa couronne pour y establyr

son filz, ny de ruyner l'ung des partys; qui entendiez les conserver

toutz deux.

Sur lesquelz chefz, quant au premier, qui estoit des choses qu'on

imputoit à la Royne d'Escoce, ilz m'ont faict ung long discours de la

deffiance qu'elle s'estoit donnée de Voz Majestez Très Chrestiennes,

de la jalouzie qu'elle avoit prinse du propos de Monsieur, des

pratiques qu'elle avoit menées avec le Roy d'Espaigne et avec le duc

d'Alve par le moyen de Ridolphi, des rébellions qu'elle avoit

suscitées en ce royaulme, et comme elles eussent esté indubitablement

exécutées en aoust dernier, si le dict Roy d'Espaigne n'eust esté

empesché du costé du Levant; et m'ont offert de me monstrer le tout

par lettres; et que Me Smith avoit charge de le vériffier bien

amplement à Vostre Majesté.

Quant au segond, des moyens qui se pourroient trouver pour paciffier

l'Escoce, encores que la difficulté y parust grande, parce que vous

vouliez soubstenir l'authorité de la Royne d'Escoce, et eulx la

vouloient du tout opugner, que vous favorisiez ceulx de son party, et

eulx le party contraire;--Et aussi quant au troisiesme chef, qui

estoit de la négociation que vous aviez entendu, Sire, que milord

d'Housdon avoit menée avec les Escouçoys, où il n'avoit vollu qu'il

fût faicte aulcune mention de vous ny de la France, ny que rien en

vînt à la cognoissance de vostre agent par dellà, et qu'il avoit

menassé de mener une armée devant Lillebourg pour forcer la ville et

le chasteau, si ceulx de dedans ne se soubzmettoient au comte de Mar,

qu'il avoit dict qu'il vouloit avoir les chasteaulx de Lillebourg et

de Dombertrand entre ses mains, qu'il avoit tretté de livrer l'évesque

de Roz au dict de Mar en eschange du duc de Northumberland, qui

estoient trêtz, que vous trouviez bien esloignez de l'intelligence que

leur Mestresse monstroit de vouloir faire avecques vous, et qui vous

faisoient desirer de sçavoir résolument si elle entendoit de procéder

ainsy, sans vous et par la force, en cest endroict;--Ilz m'ont

respondu que la Royne, leur Mestresse, avoit donné charge à Mr Smith

de proposer à Vostre Majesté l'accommodement des choses d'Escoce en

une si bonne façon, que vous cognoistriez qu'elle n'y cerchoit rien

qui fût contre vostre réputation ny contre l'honneur et l'alliance de

vostre couronne, car les trettez ne vous obligeoient à nulle certaine

personne du pays, ains à l'estat, et à l'ordre et authorité, qui pour

le temps s'y trouveroit; et que leur Mestresse estoit après à tretter

avec les deux partys, et trouvoit, pour ceste heure, que ceulx de

Lillebourg estoient plus raysonnables que les aultres, mais nulz

desirans la restitution de leur Royne, ce qui estoit aussi

universellement contradict par toutz les Estatz d'Angleterre, par

ainsy qu'elle espéroit, s'ilz se réunissoient toutz à l'obéyssance du

jeune Roy, comme ilz en estoient bien prêts, que vous ne reffuseriez,

Sire, de les continuer en vostre alliance, ainsy qu'elle vouloit de

bon cueur qu'ilz y persévérassent aussi de leur costé, et qu'il se fît

une bonne confédération entre les trois royaulmes;--Que milord

d'Housdon avoit bien menacé de forcer ceulx de Lillebourg, s'ilz

empeschoient la paix du pays, mais que, de vouloir avoir les deux

chasteaux en ses mains, ce n'estoit le desir de leur Mestresse, ains

de les laysser aux Escouçoys, bien que, possible, à d'aultres que

ceulx qui les tiennent, et mesmes de leur randre Humes aussitost

qu'ilz seront d'accord; qu'elle n'avoit encores faict rien

entreprendre par la force à milord d'Housdon, et que la grande

asseurance, que j'avois donnée à la dicte Dame de vostre amytié, avoit

esté et seroit cause dont elle ne précipiteroit rien par les armes en

cest endroict:

Quant au chef des deux mil escuz, qu'ilz me vouloient asseurer que le

duc de Norfolc et l'évesque de Roz, et le secrétaire, à qui je les

avois baillez, avoient confessé qu'ilz estoient de la Royne d'Escoce,

et qu'à cest effect ilz m'en feroient veoir leur déposition, dont si,

puys après, Vostre Majesté persistoit qu'ilz me fussent randuz, qu'on

adviseroit de vous en contanter. Et seroit trop long, Sire, à vous

desduyre icy les répliques qui ont esté, de leur part et de la mienne,

usées sur les susdicts propos, lesquelz, pour aulcuns respectz, je les

leur ay bien volluz terminer par une très grande espérance, que je

leur ay donné, qu'ilz pourront conclurre une bien ferme confédération

avec Vostre Majesté.

De quoy est advenu, Sire, que, le jour ensuyvant, ilz se sont tenuz

bien fermes et voyre si estroictz sur les accordz des Pays Bas que les

Srs de Suevenguem et Fiesque ne sçavent où ilz en sont, et sont prestz

de laysser les choses bien descousues, et qu'on m'a desjà parlé de

transporter le traffic de ce royaulme, qui estoit en Envers, en

quelque ville de vostre obéyssance, et qu'on escripra à Mr Smith de le

proposer; et pareillement qu'on a pressé l'ambassadeur d'Espaigne de

partyr de Londres, la veille de Noël, et de vuyder le royaulme dedans

dix jours.

Sur toutes lesquelles choses j'ay à dire à Vostre Majesté qu'il

semble, en premier lieu, que la Royne d'Angleterre condescendra que

les Escouçoys viennent en accord, et qu'ilz puyssent dresser une forme

de gouvernement entre eulx, d'aulcuns de la noblesse des deux partys,

qui ne soyent establis ny soubz l'authorité de la Royne d'Escoce ny

soubz celle du Prince son filz, mais qui, attandant le retour d'elle

ou la majorité de luy, ayent la puyssance d'administrer le royaulme,

et qu'avec ceulx là se conclue la ligue, et vostre alliance soit

renouvellée, et permettra qu'à cest effect voz depputez puyssent aller

avec les siens par dellà; qu'elle, à mon adviz, ne reffuzera le

compromiz avec la Royne d'Escoce pour voyr si elles se pourront

accorder, ny de luy amplier sa liberté et de la faire tretter moins

rigoreusement, pourveu qu'elle baille ostaiges de ne rien mouvoir dans

le royaulme ny de s'en partyr sans licence; qu'elle vous satisfera sur

les deux mil escuz de les faire remettre en mes mains, bien qu'elle

monstre n'avoir rien, qui tant luy serve contre le duc de Norfolc que

cella, pourveu, Sire, que vous en faciez continuer l'instance à ses

ambassadeurs, sellon que l'avez desjà commancé au Sr de Quillegrey,

laquelle j'ay fermement comprouvée et soubztenue contre tout leur

dire; qu'il sera bon, Sire, que vous ottroyez libérallement à Mr Smith

une ou deux villes en vostre royaulme pour le commerce des Anglois,

avec aultant de privillèges qu'ilz en avoient en Envers, et de faire

modérer ces nouvelles coustumes de Roan; et finablement que pressiez

la conclusion de quelque bonne confédération avec ceste princesse,

pendant qu'elle et les siens monstrent d'y estre, à présent,

merveilleusement bien disposés. Et sur ce, etc. Ce XXVIIe jour de

décembre 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 196 / 362 题