AU ROY.

Sire, despuys que le Sr de Quillegrey est party d'icy, les seigneurs

de ce conseil ont esté ordinairement à vacquer, plusieurs heures,

toutz les jours, à la Tour, contre le duc de Norfolc, et contre

l'évesque de Roz, et contre beaucoup d'aultres de la noblesse qui y

sont prisonniers, de sorte qu'ilz n'ont entendu en nul aultre négoce,

toutz ces jours passez, et n'est l'ellection de celluy d'entre eulx,

qui doit estre envoyé devers Vostre Majesté, encores faicte; ains

semble, Sire, qu'ilz la vont prolongeant pour attandre que succèdera

du siège de Lillebourg, car, si une foys l'Escoce vient à estre rangée

au poinct qu'ilz desirent, ilz espèrent pouvoir beaucoup plus à leur

advantaige par après négocier toutes choses avec Vostre Majesté, ou

bien s'en passer du tout, et se porter lors plus froydement à

recercher vostre amytié. J'avoys desjà bien senty, mais je l'ay, à

ceste heure, plus clèrement descouvert, que ce a esté en grand partie

par le pourchaz et instance de la Royne d'Angleterre que les comtes de

Morthon et de Mar ont mené leurs forces au Petit Lith pour assiéger

Lillebourg, ainsy que cet aultre escript, que je vous envoye, Sire,

avec la présente vous en fera foy. Sur lequel je veux seulement dire

que ne layssant la Royne d'Angleterre de faire, commant que soit,

toutjours ses affaires, avec quelque apparance d'observer et respecter

vostre amytié, qu'ainsy pouvez vous justement advancer les vostres, en

n'offanceant point la sienne.

Ceulx qui tiennent Lillebourg assiégé sont, à ce que j'entendz, en

nombre de quatre mil hommes, dont les neuf centz sont harquebouziers,

et ont sept pièces d'artillerie; sçavoir: deux collouvrines, deux

moyennes et deux pièces de fer de fonte, et ung faulconneau, mal

pourveuz, au reste, de oustilz et de gabions pour faire aproches. Les

assiégez font courir le bruict qu'ilz ont assez de vivres pour ung an

pour les hommes, et encores pour six mois pour leurs chevaulx, et que

leurs gens de guerre sont bien payez. Ilz ont quatre centz chevaulx,

qui font assés souvant des saillies, et les deux filz du duc de

Chastellerault sont en campaigne, qui assemblent gens; et le lair de

Fernyrsth en lève aussi quelques ungs en la frontière pour donner le

plus d'ennuy qu'ilz pourront à ceulx de dehors. Mercredy dernier,

milord de Housdon a esté envoyé en dilligence à Barvyc, et publie l'on

qu'il y va pour pourvoir que nul dangier n'advienne à ceste place par

la querelle de ceulx de la garnyson et des habitans, qui s'est

naguières suscitée entre eulx; mais, en effect, j'entendz que sa plus

expresse commission est d'avoir l'œil sur le siège de Lillebourg, et

de pourvoir aulx choses que les assaillantz pourront avoir faulte, et

mesmes leur faire couler secrectement quelques soldatz de Barvyc,

s'ilz en ont besoing. Ce que je vous suplie très humblement, Sire,

vouloir bien considérer.

Il se parle en ceste court de faire une brave entreprinse pour achever

l'entière conqueste d'Yrlande, et plusieurs jeunes gentilzhommes et

particulliers de ce royaulme s'y aprestent, leur ayant esté promiz que

ce qu'ilz subjugueront de pays sera à eulx, réservé seulement la

souveraineté et ung denier pour acre de terre à la Royne, leur

Mestresse; et semble que milord Sideney qui auparavant se monstroit

fort dégousté de la charge d'Yrlande, soit, à ceste heure, pour ceste

occasion, assés desireux d'y retourner.

Le Sr de Lumey faict toute la dilligence qu'il peult de recouvrer icy

équipaige pour se mettre en mer, et inciste fort que les vaysseaulx du

prince d'Orange puyssent avoir leur retrette, et recouvrer vivres, et

descharger leurs prinses par deçà, et qu'il sera baillé caution

d'indempnité en Allemaigne de tout le dommaige qui en pourra advenir à

ce royaulme. Le Sr Thomas Fiesque s'attend, d'heure en heure, en ceste

court, avec le pouvoir du duc d'Alve pour ratiffier l'accord de la

restitution des merchandises, et l'ambassadeur d'Espaigne, qui est

icy, lequel m'a convyé, despuys quatre jours en çà, en son logis, m'a

dict qu'il n'y restoit plus aulcune difficulté du costé du Roy, son

Maistre; et m'a dict davantaige estre bien adverty que la Royne

d'Angleterre persévère de vouloir conclurre sa ligue avec les princes

protestantz, tant d'Allemaigne que de France, et que ceulx cy

asseurent tout ouvertement que Vostre Majesté en sera bien contant. A

quoy je luy ay respondu que la dicte Dame la pourra bien conclurre

avec les Allemans, mais que Vostre Majesté gardera bien comme voz

subjectz n'en conclurront point avec elle, ny avec nul prince

estrangier, et que vous n'avez garde de laysser rien aller en cest

endroict, pourveu que vous le puyssiez empescher, qui puysse estre au

préjudice de la religion catholique, ny au dommaige de voz alliez et

confédérez; et que seulement vous desirez de bien conserver la paix de

vostre royaulme, et de soigneusement pourvoir qu'on ne la vous puysse

altérer. Sur ce, etc.

Ce XXXIe jour d'octobre 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 168 / 362 题