AU ROY.

Sire, en l'absence de Mr de Foix, qui est desjà devers Vostre Majesté,

j'ay receu seul la dépesche qu'il vous a pleu adresser à nous deux, du

Xe du présent, à laquelle, quant au poinct des choses d'Escoce,

j'estime, Sire, que, par les miennes dernières, lesquelles sont du

séziesme de ce dict mois, et par l'extraict de plusieurs aultres

lettres et adviz, que avec icelles je vous ay envoyé, Vostre Majesté

aura veu comme le Sr de Vérac a parlé au comte de Morthon, et que,

quelques jours après, il a esté conduict sauvéement à Lislebourg;

comme le duc de Chastellerault, le comte de Humteley, milord de Humes

et les sieurs de Granges et Ledinthon, qui sont ceulx qui ouvertement

maintiennent la cause de leur Royne, et ouvertement s'advouhent à

vostre protection, se trouvent en plusieurs grandes nécessitez et

difficultez de pouvoir plus soubstenir ceste guerre; comme les comtes

d'Arguil, de Casselz, d'Eglinthon et milord Boid se sont disjoinctz

d'avec eulx pour s'accorder avec le comte de Morthon; comme milord de

Lindsey est demeuré avec forces dans le Petit Lith; comme, nonobstant

tout cella, ceulx de Lillebourg ont faict l'entreprinse de Esterling,

en laquelle le comte de Lenoz et celluy qui avoit mandé des cartelz de

combat au Sr de Granges, avec plusieurs aultres, ont esté tuez; et

finalement comme, incontinent après le décez du dict de Lenoz, la

régence a esté offerte au comte de Mar. Vous avez veu aussi, Sire,

comme l'on a donné icy ordre de resserrer la Royne d'Escoce, et de luy

oster la pluspart de ses serviteurs, avec le prétexte de l'occasion

qu'on a heu de ce faire, et de ne vouloir qu'on parle plus icy

aulcunement pour elle. Sur toutz lesquelz accidentz, Sire,

j'attandray, encores quelques jours, ce qu'il vous playrra me

commander; car, parce qu'ilz sont nouveaulx, Vostre Majesté advisera,

possible, d'y faire une nouvelle dellibération et de changer quelque

chose en celle que, naguières, elle m'a mandé.

Quelques ungs estiment, Sire, qu'encores que vous vous acquictiez

droictement vers l'obligation que vous avez à la paciffication des

Escossoys, voz confédérez, et que vous y alliez avec moyens

convenables à vostre grandeur, pourveu qu'aultrement ilz ne soient à

l'injure de la Royne d'Angleterre, ni contre les trettez, qu'elle ne

s'en pourra avec rayson altérer, ains se confirmera possible

davantaige en vostre amytié, et se hastera de tant plus tost conclurre

l'intelligence qu'elle cerche de faire avec Vostre Majesté. Laquelle

je vous oze bien prédire, Sire, que, si elle est remise à quelque

longueur de négociation, et que ceulx, qui nous y sont contraires,

voyent qu'on se puysse aultrement prévaloir des choses d'Escoce, et

que vous demeuriez en tant soit peu de suspens de la reddition de la

Rochelle, qu'il leur sera facille de l'interrompre du tout; joinct que

ceulx cy cerchent desjà bien fort de se racoincter avec le Roy

d'Espaigne. Il est vray que, de tant que les offances qu'ilz luy ont

faictes sont grandes et notoires, et que les fugitifz de ce royaume

sont retirez devers luy, et qu'il a ouy Estuqueley sur les choses

d'Yrlande, aussi qu'on sçayt bien que le Pape ne permétra jamais qu'il

entende à rien contre la Royne d'Escoce, et qu'en nul de ses pays la

forme de la religion de ceulx cy n'a tollérance, joinct que les

propres subjectz de ce royaulme ne sont en bonne unyon, et les

principaulx d'entre eulx sont assés mal contantz, ung chacun juge que,

par nécessité, ceste princesse aura de persévérer aulx traictez de

paix avec la France, et se unyr davantaige à l'intelligence de Vostre

Majesté.

Or, Sire, j'yray bientost trouver la dicte Dame pour luy toucher

aulcuns poinctz de vostre susdicte dépesche, et pour avoir responce de

trois particullaritez que j'ay desjà proposées à ceulx de son conseil:

sçavoir, de n'innover rien au traictement de la Royne d'Escoce; de

vouloir entendre à quelque expédiant sur la paciffication des

Escossoys; et d'avoir satisfaction des deux mil escuz qu'ilz m'ont

arrestez. Dont vous manderay incontinent ce qu'elle m'y aura respondu;

et n'adjouxteray rien plus, pour ceste heure, icy, de ce propos, sinon

que la Royne d'Angleterre, despuys l'entreprinse d'Esterlin, a mandé

aulx gardiens de sa frontière de faire les monstres, et que, dans le

moys d'octobre, elle leur envoyera de l'argent.

Quant à l'aultre poinct, Sire, concernant le Prince de Navarre,

j'estime aussi que, par la responce que je vous y ay faicte, du VIIe

de ce mois, Vostre Majesté aura cogneu que c'est ung propos vieulx,

qu'on n'a pas beaucoup suyvy, et que, despuys celluy de Monsieur il a

esté délayssé, sans qu'il se puysse, à présent, cognoistre qu'il soit

remiz en termes. Et monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, de luy mesmes,

sans que j'aye faict semblant d'en rien sçavoir, m'a dict, despuys

deux jours, que don Francès luy a escript bien chauldement de France

comme s'estant Mr l'Admiral aperceu que les deux mariages de Monsieur

avec la Royne d'Angleterre et de Madame avec le Prince de Navarre

pourroient avec le temps réuscyr fort préjudiciables à sa religion,

qu'il s'esforceoit meintenant de les interrompre, et d'en moyenner ung

nouveau pour le dict Prince par deçà, dont il estoit après d'en

aproffondir la vérité; néantmoins, quant à la Royne d'Angleterre, il

demeuroit fort fermement persuadé que, si elle ne se maryoit avec

Monsieur, qu'elle n'en espouseroit point d'aultre; et qu'encores ses

adviz concouroient toutz, despuys le partement de Mr de Foix, qu'elle

estoit retournée à sa première dellibération de ne se marier jamais,

et que, de ce que le dict dom Francès luy a allégué une fille, ou

sœur, ou niepce, de feu Madame Catherine, pour le dict Prince de

Navarre, qu'il estoit après à s'en enquérir, et m'advertiroit de ce

qu'il en pourroit aprendre. Ce que je luy ay gratiffié grandement, et

l'ay beaucoup remercyé de sa bonne vollonté, luy disant, quant au

Prince de Navarre, que j'entendois que le mariage de Madame avec luy

estoit desjà tout conclud; et, quant à celluy de Monsieur, qu'on nous

avoit fort avant satisfaictz sur toutes condicions, en aussi ample

forme comme le contract de la feue Royne Marie avec le Roy, son

Maistre, le portoit, et encores plus largement quant à la coronation

et gouvernement du royaume, mais, quant à la religion, l'on ne nous y

avoit aussi bien respondu comme nous demandions; bien nous y avoit

l'on baillé une forme de responce, laquelle ceulx cy estimoient qui

pourroit satisfaire à l'honneur et à la conscience de Monsieur, dont

j'étois, à ceste heure, attendant comme Vostre Majesté l'auroit

prinse, et que je le pouvois asseurer qu'en ce qui avoit esté traicté

jusques icy du dict mariage; il y avoit toutjour esté, de chacun

costé, faict une fort expresse mencion de meintenir droictement la

paix avec le Roy, son Maistre, de quoy il a monstré d'estre bien fort

contant. Or, Sire, ce qu'on parle d'une parante ou niepce de la Royne

d'Angleterre, laquelle elle pourroit advantaiger en faveur du dict

Prince de Navarre, il y a longtemps que je cerche, pour aultre

respect, de sçavoir si elle en a pas une, mais l'on n'en sçait nommer

une seule du costé paternel; et vous puys asseurer, Sire, que milord

de Burgley, s'il ne peult esteindre le tiltre que la Royne d'Escoce et

son filz prétendent à la succession de ceste couronne, qu'il ne

tiendra pas la main que celluy d'un tiers soit advancé au préjudice

des filz de Herfort; par ainsy, je suys toutjour après à sonder si

cest advertissement, touchant le Prince de Navarre, a nul fondement.

Sur ce, etc.

Ce XXIe jour de septembre 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 149 / 362 题