AU ROY.

Sire, l'entreprinse, que ceulx de Lillebourg ont faicte, de sortyr en

campaigne le IIe de ce mois, ainsy que je le vous ay mandé par

postille en mes précédantes, a esté pour surprendre le comte de

Morthon en sa mayson de Datquier; lequel, en estant adverty, s'est miz

aulx champs pour les combattre, estant luy mesmes avecques ses gens de

pied, et ung sien parant conduysoit ses gens de cheval, ce

qu'entendans les aultres ont faict arrester deux pièces d'artillerye

qu'ilz menoient, et ont renvoyé une partie de leurs chevaulx pour

attaquer le combat à pied, qui a esté assés aspre en ung lieu

estroict, d'où le dict de Morthon, ayant faict aprocher ses gens de

cheval, a miz peyne de se retirer à saulvetté: et y a heu de morts ou

prins, de chacun costé, envyron trente hommes. (Il est survenu ung

mauvais accidant à ceulx de Lislebourg, que le cappitaine Melain

voulant distribuer de la pouldre aulx soldatz, le feu s'y est miz qui

l'a tout brullé, et envyron douze à quinze des siens.) De cest

exploict d'iceulx de Lillebourg ont les dicts de Morthon et le comte

de Lenoz prins ocasion de presser davantaige la Royne d'Angleterre de

leur envoyer secours, mais elle n'en a ordonné d'aultre que je sache,

pour encores, que de ces deux centz harquebuziers (que je vous ay

desjà escript, qui sont envoyez, ainsy que ceulx cy disent, à

Esterlin pour la garde du petit Prince, de peur que ceulx de l'aultre

party, lesquelz sont à présent les supérieurs, le veuillent enlever

par force), et dix mil escuz, que j'entendz qu'on prépare d'envoyer au

mareschal de Barvyc pour les employer à relever et fortiffier la part

du dict de Lenoz.

L'on m'a dict aussi qu'on lève des gens vers le North et que les

principaulx cappitaines et gens de guerre d'icy s'y acheminent,

s'aprochans de la frontière d'Escoce par prétexte que icelluy Morthon

a mandé que le layr de Fernihnost et les deux frères de Clarmes ont

entreprins de reprandre le chasteau de Humes, et que le mareschal de

Barvyc a escript que milord de Humes luy a juré qu'il se revanchera

des Anglois qui luy ont prins sa mayson et brullé ses villages, et

qui, avec quelque couleur de religion, vont faisant la guerre à ceulx

qui sont meilleurs protestants que eulx. De quoy la Royne d'Angleterre

est entrée en grande indignation; et néantmoins je n'ay nul certain

adviz qu'elle ayt rien ordonné davantaige que les dicts deux centz

hommes et les deniers, lesquelz ne sont encores envoyez. Sur quoy,

Sire, je n'ay vollu faillir de faire une opposition, au nom de Vostre

Majesté, et protester de l'infraction des trettez; et, encores qu'on

me veuille donner entendre que la dicte Dame a envoyé de bonne foy le

susdict mareschal de Barvyc devers les deux partys, pour les exorter à

ung bon accord ou néantmoins à vouloir faire quelque abstinance

d'armes, pendant qu'ilz renvoyeront leurs depputez par deçà pour

parachever le tretté, et qu'elle ne se veult entremettre de leur

guerre sinon avec le consens de Vostre Majesté, néantmoins je voys que

l'intention de ceulx de son conseil va toutjour à entretenir la

division dans le royaulme, et faire que la part du comte de Lenoz

reste la plus forte, et que la Royne d'Escoce demeure sans authorité,

et qu'ils puyssent gaigner temps, pour y exécuter puys après d'aultres

plus grandes choses, quand ilz verront leur point. Et cependant, Sire,

ilz vont en beaucoup de sortes pourchassant de racointer le Roy

d'Espaigne, ayant de nouveau faict plusieurs fort estroictes et

rigoureuses ordonnances contre ceulx qui s'entretiennent en ceste mer

au nom du prince d'Orange, qui font la guerre aux Espaignols et

Flamans, pour les chasser, eulx et leurs vaysseaulx, de touz les portz

et de la retrette de deçà; et hyer milord Sideney envoya prier

l'ambassadeur d'Espaigne, de luy faire venyr ung passeport du duc

d'Alve pour pouvoir aller aulx bains de Liège, et que ce ne sera sans

qu'il aille bayser la main à Bruxelles et luy faire entendre des

choses qui le contanteroient: à quoy le dict ambassadeur a fort

vollontiers presté l'oreille; et s'attendent, d'ung costé et d'aultre,

que le jeune Coban raportera de fort bonnes responces du Roy

Catholique. J'estime, Sire, que ceulx de ce dict conseil ne veulent

sinon entretenir de bien habilles négociations sans en conduyre pas

une à fin, parce que cella leur sert grandement à pouvoir manyer à

leur proffict toute l'authorité et les revenuz de ce royaulme. Sur ce,

etc.

Ce XIVe jour de juing 1571.

Tout présentement milord de Burlay me vient d'envoyer ung de ses

gens pour me communiquer une lettre qu'il a receue de France, en

laquelle l'on luy faict mencion de la blessure de Vostre Majesté;

de quoy j'ay esté merveilleusement marry. Néantmoins j'ay loué et

remercyé Dieu que, par la mesmes lettre, j'ay veu que c'estoit

sans péril et hors de tout dangier de vostre personne. Il vous

plairra, Sire, commander que, par la première dépesche, il me

soit faicte mencion du dict accidant affin d'en satisfaire la

Royne d'Angleterre.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 94 / 362 题