A LA ROYNE.

Madame, despuys celle que je vous ay escripte du IIe de ce mois, j'ay

tretté avec le comte de Lestre et avec milord de Burlay, séparéement

avec chacun, et puys conjoinctement avec toutz deux, de celluy tant de

foys débattu article de la religion, et de la difficulté qu'on faisoit

de nouveau de ne vouloir envoyer le reste des condicions, premier que

celle là fût accordée; en quoy je me suys esforcé de leur admener

aultant de raysons, que j'en ay sceu alléguer, lesquelles, avec la

confiance, que j'ay monstré que Voz Majestez Très Chrestiennes, et

Monsieur, aviez en eulx deux, avec ferme propos de leur recognoistre à

très grande mesure leurs bons offices, et que je leur ay franchement

dict que de ce coup avoit à résulter ou la conclusion de l'affaire à

quelque vostre honneste contantement, ou bien la ropture d'icelluy à

vostre très grand regrect, et avec opinion de rester moquez et quasi

affrontez; et leur ayant remémoré les parolles, que leur Mestresse, et

eulx, m'avoit dictes et faictes escripre, lesquelles ilz ne m'ont

point dényées, ilz se sont exortez l'ung l'aultre d'entreprendre à bon

esciant d'effectuer meintenant ce propos; et m'ont prié de vous en

donner toute bonne espérance, me tesmoignantz, l'ung à l'envy de

l'aultre, une leur tant bonne et droicte intention en cest endroict,

que je ne la vous sçaurois représenter meilleure de moy mesmes qui

suys asseuré, Madame, que vous la sçavez estre très parfaictement

bonne. Et sur ce, ayant, chacun à part, faict office avec leur

Mestresse, j'ay enfin obtenu que les dictes condicions seroient

présentement dressées, et m'en seroit faicte communication pour en

envoyer, eulx de leur part une coppie à leur ambassadeur, et moy une

aultre à Vostre Majesté, en ce toutesfoys qu'il aparoistroit que

c'estoit pour satisfaire au desir du Roy qu'elles avoient esté

baillées.

Je confesse, Madame, que je n'ay rien débattu sur icelles, parce que

je le laysse faire à voz Majestez par dellà, si n'est d'avoir incisté

bien fort qu'on les fît raysonnables, et qu'on ne parlât aulcunement

de Calais, ainsy que vous pourrez voir que j'ay gaigné ce poinct; et

tout le reste est prins du mesmes contract du Roy Philippe avec la

Royne Marie, sinon en l'endroict où est faicte mencion des filles, et

de la succession à la couronne de France, au cas que Monsieur ou les

siens y parvinssent, et aussi que, là où est laysse en blanc la somme

du douayre, ilz me l'ont expéciffiée à quarante ou cinquante mil

escuz: qui me semble, Madame, avec les premières responces, lesquelles

je fays envoyer aussi refformées, qu'on pourra facillement parvenir en

ung bon accord.

Les dicts Srs Comte et Burlay m'ont conseillé de parler despuys en la

mesmes sorte à leur dicte Mestresse comme j'avois parlé à eulx, du

poinct de la religion; ce que j'ay faict, sans y rien obmettre, et en

façon que je l'ay veue fort esbranlée, mesmes que, oultre les aultres

raysons et les occasions que je luy ay alléguées d'estre impossible

que Monsieur demeurast sans exercisse de sa religion, j'ay fermement

soubstenu que le feu Roy Edouart, son frère, l'avoit bien accordée

pour la feue Royne d'Espaigne, vostre fille, quant on trettoit de les

maryer, ce que je croy estre ainsy; et je vous supplie très

humblement, Madame, de meintenir à l'ambassadeur Valsingan que, quoy

qu'il ne se trouve par escript, que néantmoins il est vray.

Tant y a que la dicte Dame, après m'avoir allégué les raysons qu'elle

avoit de craindre beaucoup de choses en cella, et qu'elle vouldroit

bien ou que Monsieur heust aultant de l'exercice de la religion

catholique, sinon seulement la messe comme il vouldroit, ou bien qu'il

attandît d'avoir encores celluy là par l'ottroy d'elle, après qu'ilz

seroient ensemble, elle m'a enfin respondu qu'après que le Roy aura

veu ses aultres demandes, et qu'il luy aura faict une ou aultre

responce sur celle de la religion, elle le résouldra incontinent après

de tout ce qu'elle pourra faire, sans aulcun dilay; et bien que je

l'aye conjurée de me permettre que je vous en peusse donner cependant

quelque bonne espérance, ou bien qu'elle mesmes vous la donnast par la

lettre qu'elle vous escriproit, elle n'a vollu passer oultre; et m'a

dict que j'excédois ma commission, car n'avois charge que de demander

le reste des articles.

Je ne vous sçaurois assés bien exprimer, Madame, les bonnes parolles

et les démonstrations qu'au surplus elle a usé pour tesmoigner sa

bonne intention et encores son affection en cest endroict, et à

monstrer combien elle porte de vray amour et observance à Vostre

Majesté, et combien elle prise le Roy, vostre filz, et combien elle a

en grande extime les qualitez et grâces de Monsieur, m'ayant juré que,

oultre le tesmoignage universel que le monde vous rend à toutz trois,

que son ambassadeur et le comte de Rotheland luy en avoient

dernièrement escript en une si digne façon que jamais en sa vie elle

n'avoit leu ny ouy parler plus honnorablement de nulz princes de la

terre; et a vollu aussi randre ung très grand mercys à moy mesmes,

disant m'estre aultant obligée, comme elle le pouvoit estre à nul

gentilhomme du monde, pour avoir ainsy honnorablement escript d'elle à

Voz Majestez; de quoy elle feroit que Monsieur m'en remercyeroit

quelque jour, et que toutz deux en auroient recognoissance, et que,

sur ce que je luy offrois de l'esclarcyr de toutz les doubtes et

escrupules qu'on luy pouvoit avoir imprimé du costé de luy, qu'elle

n'en avoit nul sinon celluy qu'elle m'avoit dict de ne s'estimer assés

digne d'un si excellant prince, et que, possible, d'icy à sept ans,

quant il sera encores plus parfaict, qu'il la trouvera lors vielle,

car pour ceste heure espéroit elle bien de ne luy estre trop

désagréable. Et a adjouxté, en riant, que, possible, auroit il ouy

parler de son pied, mais qu'on luy avoit bien aussi vollu parler de

son braz, de quoy elle s'estoit mouquée, et d'aulcunes aultres choses

qu'elle n'avoit point creu, et qu'elle l'estimoit en tout et partout

très desirable.--«Très desirables, luy ay je respondu, qu'ilz estoient

véritablement toutz deux, et qu'il ne s'y voyoit nulle aultre

deffault, sinon qu'ilz ne se randoient assez tost possesseurs des

perfections l'ung de l'aultre.»

Et, au partir de la dicte Dame, m'ayantz les dicts de Lestre et de

Burlay reconvoyé jusques hors du logis, je me suys pleinct à eulx de

n'avoir peu rapporter rien de certain sur le point de la religion; en

quoy ilz m'ont prié de vous escripre que les choses en estoient en

bons termes, et, qu'après vostre responce sur le dict article et sur

ceulx de présent, elle vous en résouldroit incontinent. Je les ay

priez de faire eslargir un peu à Mr de Valsingan la commission de

pouvoir amplement tretter de toutes ces difficultez par dellà, auquel

je vous suplie, de rechef, Madame, luy vouloir beaucoup gratiffier sa

dernière dépesche qu'il a faicte icy, et la luy fère gratiffier par le

Roy, et par Monsieur; car, à la vérité, elle a fort relevé le propos

avec la comprobation que le comte de Rotheland et le Sr Cavalcanty y

ont donné par leurs lettres, mais encor plus luy fault grandement

gratiffier les honnorables propos que la Royne, sa Mestresse, m'a

tenuz de Voz Majestez et de Monseigneur, et pareillement la bonne

affection de ses deux conseillers avec large promesse de la bien

récompancer; qui ne puys obmettre, Madame, de vous tesmoigner de

rechef l'extrême affection que le dict de Lestre monstre avoir en cest

affaire, et les dilligens offices qu'il faict veoir à chacun qu'il y

faict, qui commancent aussi ne paroistre à ceste heure moindres du

costé du dict de Burlay. Mais, pour ne consommer temps en négociation,

il semble, Madame, qu'aussitost qu'aurez conféré avec le dict Sr de

Valsingam, et que l'aurez faict aulcunement condescendre aulx

honnestes advantaiges qui seront cogneuz raysonnables pour Monsieur,

qu'il sera bon que Voz Majestez luy dyent que les condicions vous

semblent si prochaines d'accord de l'ung costé et de l'aultre, que

vous serez prestz du vostre d'en faire former et signer les articles,

aussitost que la Royne, sa Mestresse, aura déclairé qu'est ce qu'elle

veult faire pour Monsieur pour ne le priver de l'exercice de sa

religion, et qu'il ne peult faire, ny Voz Majestez ne peuvent vouloir,

qu'il soit du tout sans en avoir, et que, sur ce, il face une

soubdaine dépesche par deçà; et que pareillement cestuy des miens me

soit renvoyé, vous voulant bien dire, Madame, qu'ayant la matière esté

cy devant proposée à neuf de ce conseil, j'ay descouvert que toutz

unanimement ont respondu à leur Royne qu'elle debvoit entendre au

party de Mon dict Seigneur, et luy permettre l'exercice privé de sa

religion, et luy ottroyer toutes raysonnables condicions; qui me faict

esbahyr d'où vient à ceste heure ceste difficulté, car je voys bien

qu'elle mesmes et toute la Chrestienté n'auroient bonne estime de Mon

dict Seigneur, s'il quictoit ce point. Or, après que les présentes

condicions ont esté dressées, mais avant que j'aye heu l'aultre

responce de la dicte Dame, le Sr Dupin est arrivé avec les lettres de

Voz Majestez et de Monseigneur, et de monsieur de Montmorency,

lesquelles ont grandement confirmé l'opinion et l'affection des deux

conseillers, qui les ont aussitost communiquées à leur Mestresse; et

par le dict mesmes Dupin Vostre Majesté entendra l'advancement

qu'elles et sa venue ont apporté à la négociation. Le Sr de Vassal,

présent pourteur, vous racomptera d'aultres privez propos que les

dicts de Lestre et Burlay m'ont tenuz par lesquelz, sinon qu'ilz

soient du tout sans Dieu et sans foy, ilz monstrent que l'affaire est

pour réuscyr à bonne fin. Et néantmoins, pendant qu'ilz ont ainsy

ardentment négocié avecques moy, il m'est venu ung adviz, de fort bon

lieu, qui m'admoneste de ne leur donner foy ny créance, et qu'ilz ne

vont en tout que par simulation; et d'ailleurs, l'on m'a mandé qu'ilz

n'entretiennent ainsy ce propos que pour attandre le retour de Coban,

mais l'on n'en demeurera longtemps en erreur. Sur ce, etc.

Ce VIIe jour de juing 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 89 / 362 题