AU ROY.

Sire, ayant heu à parler à la Royne d'Angleterre du faict de la Royne

d'Escoce et des Escouçoys, jouxte le contenu de la dépesche de Vostre

Majesté du VIIIe de ce mois, j'ay considéré que, de tant qu'elle et

les siens ont toutjour heu fort à cueur ceste matière, et qu'ilz sont

sur le poinct de tretter aussi de celle des Pays Bas, qu'il seroit bon

de ne la presser si fort qu'elle se peult altérer vers vous, pour

d'aultant se randre plus facille de l'aultre costé; et pourtant, Sire,

sans rien obmettre de ce que vouliez luy estre notiffié, je luy ay

gracieusement remonstré qu'estant naguières le Sr de Vérac repassé

d'Escoce en France, et vous ayant randu compte de la surprinse de

Dombertran, et des propos que le comte de Lenoz luy avoit tenuz, et du

retour du comte de Morthon, et de tout l'estat du pays, il vous avoit

aussi apporté plusieurs lettres et requestes des seigneurs qui

tiennent le party de la Royne d'Escoce, pour avoir vostre secours et

assistance; et que l'archevesque de Glasco vous en estoit venu sommer

en vertu des trettez et des anciennes alliances, et encores plus en

vertu des nouvelles promesses que Vostre Majesté leur en avoit

faictes, au cas que le tretté ne réuscyst; et que néanmoins Vostre

Majesté, premier que d'y rien dellibérer ny respondre, avoit bien

vollu sçavoir l'intention de la dicte Dame sur ce que vous la

suppliez, de la meilleure affection qu'il vous estoit possible, que ne

retournant le dict de Morthon avec les pouvoirs qu'il avoit promiz

d'apporter, qu'elle vollust passer oultre sans luy à la conclusion du

tretté et à restituer la Royne d'Escoce, ou bien la remettre ez mains

de ceulx qui tiennent son dict party, comme elle vous avoit promiz de

le faire; et au regard de l'instance des seigneurs de son dict party,

qui vous sommoient de vostre honneur et debvoir, et de vostre

promesse, en l'observance des choses que les trettez vous obligeoient

vers eulx, encor que vous y peussiez procéder de vous mesmes, vous

estiez néantmoins contant que Vostre Majesté et la sienne

conjoinctement, affin d'évitter souspeçon, pourveussiez à faire cesser

toutes violances, port d'armes, guerres civilles et divisions dans le

pays, et à remettre le royaume en ung plus tranquille estat qu'il

n'est; et, quant à ce qu'ilz requéroient vostre protection contre les

injures, que les Anglois leur avoient desjà faictes, et qu'ilz

menaçoient encores de leur faire, qu'elle prînt de bonne part la

responce que leur aviez faicte, que vous vous employeriez de toute

vostre affection à la suplier que, directement ou indirectement, ilz

ne fussent plus molestez du costé d'Angleterre; et qu'au cas qu'ilz le

fussent, ilz avoient obtenu de Vostre Majesté que votre assistance et

celle de vostre royaulme ne leur deffauldroit aucunement; et qu'elle

voyoit bien qu'en ces choses, encor qu'il y courust assés de vostre

propre réputation, vous vouliez néantmoins évitter, aultant qu'il vous

étoit possible, d'avoir différand avec elle; et que pourtant elle vous

y vollust faire une responce qui fût conforme à la bonne et sincère

amytié que vous lui portiez.

Le propos n'a peu estre dict si doulcement qu'elle n'y ayt trouvé de

l'amer; et sa responce a suyvy de mesmes, en party doulce, à vous

remercyer des considérations que vouliez avoir de ne l'offancer, et en

partie aigre, d'estre fort marrye que vous postposissiez toutjour son

amytié à celle de la Royne d'Escoce; et est entrée à commémorer, en

collère, ung grand nombre d'offances, qu'elle dict avoir receu de la

dicte Dame, avant qu'elle soit entrée en ce royaulme, et encores de

plus grandes, despuys qu'elle y est; et qu'elle a mené à son préjudice

de fort mauvaises pratiques à Rome, en France, en Flandres, et

freschement avec la duchesse de Férie, en Espaigne; et qu'elle a les

vériffications et preuves de tout si claires en sa main qu'elle ne la

peust plus compter que pour sa grande ennemye.

De sorte, Sire, que je n'ay peu tirer nulle meilleure parolle de la

dicte Dame, pour la restitution de sa cousine, que de me dire qu'elle

s'estoit trop hastée de vous en faire la promesse; et, quant aux

seigneurs d'Escoce, que, puysqu'elle avoit miz en sa main d'accommoder

leur affaire, et avoit donné ordre que ung parlement se tînt entre

eulx pour envoyer les pouvoirs nécessaires, qu'elle ne pouvoit estre

sinon malcontante de ceulx qui l'empeschoient, lesquelz elle entendoit

estre ceulx du party de la Royne d'Escoce; mais qu'elle avoit envoyé

ung gentilhomme, tout exprès sur le lieu, pour le sçavoir, et

dellibéroit d'estre contraire à ceulx qui se trouveroient avoir le

tort: dont vous supplioyt cependant, Sire, de vouloir, pour son

regard, poyser cest affaire à la balance de frère entier et non demy

frère, comme elle vous estoit et vouloit estre très parfaicte et

accomplye bonne sœur.

Je luy ay répété les mesmes choses que dessus, et qu'il ne m'estoit

loysible d'y rien adjouster, cognoissant mesmement que Vostre Majesté

me les avoit fort considérément escriptes, et y aviez gardé le plus de

respect que vous aviez peu vers elle, jusques au poinct que ne pouviez

nullement obmettre de vostre honneur, non plus que celluy de la vie,

mais que si, d'avanture, elle y voyoit nul aultre meilleur expédiant

qui, sans l'offance de vostre réputation, la peult mieulx contanter,

que vous seriez prest de le suyvre pour le desir qu'aviez de luy

complayre; et de tant qu'elle ne pouvoit, sans entrer toutjour en

collère, ouyr parler de ce faict, que je la supplioys de m'en laysser

tretter avec les comtes de Lestre, de Sussex et avec milord de Burlay.

Elle enfin m'a respondu gracieusement qu'au retour de celluy qu'elle

avoit envoyé en Escoce, elle m'en parleroit à moy mesmes plus

amplement; et ne seroit besoing que j'en traittasse avec nul aultre.

Néantmoins, Sire, avant vous mander ceste sienne responce, j'ay cerché

d'en pouvoir conférer avec le comte de Lestre et avec milord de

Burlay, lesquelz, à cause de l'indisposition du dict de Lestre, m'ont

prié d'attandre jusques après demain; et j'essayeray avec eulx de

réduyre l'affaire au meilleur poinct que je cognoistray pouvoir

convenir à l'honneur de vostre couronne et commodité de voz affaires.

Cependant, Sire, ceulx cy trettent fort estroictement avec les

depputez de Flandres pour accorder de leurs différandz, et m'a l'on

dict qu'ilz veulent en toutes sortes essayer d'en sortyr, affin de

mieulx entendre aulx entreprinses d'Escoce et y avoir le Roy

d'Espaigne favorable, se continuant le propos que milord Sideney sera

envoyé ambassadeur devers luy. Il pourra possible intervenir encores

quelque difficulté sur les merchandises à cause du grand deschet,

diminution et perte qui s'y trouve; mais quant à l'argent, les Srs

Thomas Fiesque et Espinola qui sont gènevoys, et Acerbo Velutelly

lucoys, ont pouvoir d'en accorder comme d'affaire de particulliers, où

le Roy d'Espaigne n'a plus nul intérest. Et si, ay quelque secrect

adviz qu'il a esté mandé à l'ambassadeur d'Espaigne de prester

l'oreille à tout ce qui luy sera proposé du reste de l'entrecours, et

de remettre le traffic comme auparavant; car le duc d'Alve desire de

ne laysser après luy aulcune sorte de différand entre ces deux pays.

J'ay recuilly, des propos de la Royne d'Angleterre et d'aulcuns

aultres adviz qu'on m'a donnez d'ailleurs, que le retour du frère de

Granges, qui est arrivé à saulvetté à Lillebourg, a grandement

conforté ceulx du party de la Royne d'Escoce, ausquelz si Vostre

Majesté continue de leur assister, ainsy quelques mois, comme elle a

commancé, l'on estime qu'ilz se randront facillement maistres du pays;

ce que craignant la Royne d'Angleterre, elle dépesche présentement

milord de Housdon à Barvich, avec commission d'assister au comte de

Lenoz de tout le plus grand nombre de soldatz qu'il pourra

souldainement amasser en la dicte frontière; et toutz les capitaines

de Barvich et de ce quartier du North vont avec luy: dont semble,

Sire, estre fort requiz d'ayder promptement, et en la meilleure sorte

que pourrez, les affaires de la dicte Royne d'Escoce. Sur ce, etc. Ce

XXVIIIe jour de may 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 83 / 362 题