Sire, je commanceray ceste cy par dire à Vostre Majesté qu'après le
partement du Sr de Sabran, lequel luy aura peu compter ce qu'il a veu
des jouxtes de la première journée du tournoy, entreprins en ceste
court au commancement de may, j'ay esté prié d'assister encores aulx
deux suyvantes, ès quelles a esté, à la segonde, combattu à l'espée, à
cheval, et à la troisiesme à la pique et à l'espée, à la barrière; et
a vollu la Royne d'Angleterre que je l'aye accompaignée à toutes
trois, non sans faire plusieurs honnorables mencions de semblables
exercisses de Vostre Majesté et des triomphes de vostre royaulme, ny
sans qu'elle ayt monstré de prandre ung singulier playsir à cest essay
des siens, lesquelz toutesfoys elle n'a que modestement louez: qu'ilz
faisoient assés bien pour Angleterre, et qu'ilz aprenoient icy comme
ilz pourroient comparoir ailleurs parmy les aultres. Je luy ay loué
leur bien faire et que c'estoit de prou d'endroictz d'ailleurs qu'on
pouvoit venir icy pour aprandre, comme, à la vérité, il y a heu en ces
combats de la magnifficence et un fort bon ordre et assés d'adresse de
ceulx qui s'esprouvoient. Le comte d'Oxford avoit dressé la partie,
lequel, avec sire Charles Havart, sire Henry Lay, et Me Haton, ont
esté les quatre tenans contre aultres vingt sept gentishommes, de
bonne mayson, assaillans; et les juges du tournoy ont esté les comtes
d'Ocester et de Suxès, l'admiral, et milord Sidney, et n'y est advenu
nul inconvénient. Il a esté mandé à l'ambassadeur d'Espaigne, s'il
avoit desir de veoir ces triomphes, qu'on luy prépareroit une fenêtre;
mais il a respondu qu'à ung ambassadeur d'ung si grand roy apartenoit,
devant qu'il allast en nulle part, de sçavoir quel lieu il y devoit
tenir, et ne s'y est point trouvé.
Le parlement s'est toutjour continué, aulx heures déterminées; auquel,
encores que ceulx de la basse Chambre ayent fermement incisté en leurs
premières propositions, ceulx néantmoins de la première ne leur ont
encores rien layssé passer, et disent que les loix de leur religion
sont assés estroictes pour ne se vouloir lyer davantaige, ny se
laysser ainsy soubmettre à plus de dangiers de lèze majesté qu'il n'y
en a par les anciennes loix du royaulme; et ont esté commis aulcuns
principaulx personnaiges de l'assemblée pour modérer les dictes
propositions, et n'y a pour encore rien de résolu.
Il semble que ceulx cy sont rentrez en perplexité pour
l'advertissement qu'ilz ont que Estuqueley est allé à Rome afin
d'acorder de l'entreprinse d'Yrlande entre le Pape et le Roy
d'Espaigne, et que les deux promettent de fornyr pour icelle cent mil
escuz chacun, et le dict Roy d'Espaigne quelques gens et vaysseaulx
davantaige, et qu'il est nouvelles que le comte de Bossu arme aussi
des navyres en Flandres.
Milord de Burlay m'a dict que leurs mariniers leur ont raporté qu'on
armoit aussi en Bretaigne, et qu'il vouloit bien croyre que ce
n'estoit contre l'Angleterre, car l'on monstroit, des deux costez, de
desirer et pourchasser chose fort dissemblable. A quoy j'ay respondu
que je n'avois rien entendu du dict armement, et que je ne cognoissois
qu'il y eust, de vostre costé, Sire, que toute continuation de paix
avec la Royne sa Mestresse.
Il m'a, de luy mesmes, parlé là dessus du desir que la dicte Dame
avoit de parachever le tretté de la Royne d'Escoce, mais qu'il
sembloit qu'elle mesmes et les siens y donnassent de l'empeschement,
m'alléguant que Mr de Roz avoit naguières faict venir des livres,
qu'il avoit faict imprimer à Louvain, fort désagréables à la Royne
d'Angleterre, et receu des lettres de ses rebelles qui sont en
Flandres, et que les seigneurs du party de la dicte Royne d'Escoce
s'opposoient que les comtes de Lenoz et de Morthon ne peussent aller
tenir leur parlement à Lislebourg pour envoyer icy le pouvoir sur les
choses du dict tretté, et par ainsy, que le retardement ne procédoit
de sa Mestresse.
Je luy ay respondu que, en quelque sorte qu'il vollût juger de la
procédure de ce faict, l'on voyoit clairement que la Royne d'Escoce
s'estoit mise à tant de rayson et de debvoir, qu'on ne pouvoit plus
nyer qu'il ne luy fût faict beaucoup d'injure et de viollance, et que
le tretté luy avoit quasi plus apporté de mal que n'avoit fait la
guerre.
Et despuys, Sire, j'ay faict veoir à la Royne d'Angleterre une lettre
de la dicte Royne d'Escoce, et l'ay fort conjurée de vouloir pourvoir
à ce que ceste pouvre princesse y requéroit. Et elle m'a respondu
qu'on avoit trouvé des mémoires qui expéciffioient les moyens que la
dicte Royne d'Escoce avoit de s'en aller, fort désadvantageux à elle
et à son royaulme, par ainsy qu'on ne s'esbahyst si le comte de
Cherosbery la fezoit ung peu plus observer que de coustume; mais que
j'assurasse Vostre Majesté qu'elle avoit toutjour esté, et seroit
aussi honnorablement trettée en Angleterre, tant qu'elle y seroit,
comme si elle estoit en son propre royaulme. J'entendz, Sire, que ce
sont des mémoires, qui ont esté trouvés à Dombertrand, qui
véritablement font mencion de cella.
L'évesque de Roz est encore bien fort mallade. Le comte de Lenoz a
mandé assembler toutes ses forces au IXe de ce mois à Litcho, pour
aller en armes à Lillebourg, mais je croy qu'il y trouvera de la
résistance; et desjà se dict qu'il y a heu une grosse escarmouche près
du dict Lillebourg, où le comte de Huntelay et milord de Humes se sont
trouvez du party de leur Royne, et qu'ilz ont battu et chassé les
aultres. Il semble que celluy qu'on a miz pour cappitaine dans
Dombertrand, voyant la cruaulté du comte de Lenoz, reffuze meintenant
de luy obéyr, et dict qu'il réservera la place au jeune Prince jusques
à la mort; de sorte que les Anglois deffient assés de la pouvoir
avoir.
L'on parle icy du mariage de la petite princesse de Navarre avec le
comte Ludovic de Nassau, et que, parmy le marché, il se projette une
entreprinse en Hollande. Celluy dont, en aulcunes de mes précédentes,
je vous avois mandé, Sire, qui estoit venu de la Rochelle devers feu
Monsieur le cardinal de Chastillon, estoit principallement dépesché
pour faire passer dellà le Sr de Lumbres avec les vaysseaulx et armes,
et aultres provisions qu'il a recouvert icy; qui y a desjà faict
voille, dez le VIe du passé.
Le depputé de Flandres a faict proroger encores pour huict jours son
affaire, attendant une responce du duc d'Alve, laquelle il pensoit
avoir icy le IIIe de ce moys, mais il y a heu quelque retardement.
J'ay au reste bien dilligentment et à part considéré le chiffre de
Vostre Majesté, du XXIIIe du passé, lequel je mettray peyne
d'ensuyvre; et vous supplie très humblement, Sire, de croyre que les
choses n'eussent prins le tret qu'elles ont, si je n'en eusse desjà
usé ainsy, et qu'il seroit bien malaysé d'outrepasser les termes que
je y ay tenu, sans se descouvrir, possible, plus que Vostre Majesté ne
le trouveroit, puys après, guières bon. Sur ce, etc.
Ce VIIIe jour de may 1571.
J'entendz que la comtesse de Northomberland et milord Dacres ont
naguières dépesché ung nommé Hervé en Espaigne, pour moyenner le
mariage de la Royne d'Escoce avec don Joan d'Austria, de quoy ne
fault doubter que le duc de Norfolc ne soit pour en prandre
jalouzie.