Sire, lundy dernier, deuxiesme de ce mois, la Royne d'Angleterre a
assisté en personne à la première proposition de son parlement, où se
sont trouvez unze comtes, dix sept évesques, vingt sept barons, et le
nombre accoustumé des aultres depputez des provinces et villes de ce
royaulme; elle n'a vollu que le duc de Norfolc, ny le comte de Herfort
y soyent comparuz, lesquelz, soubz l'ordonnance de la dicte Dame,
demeurent encores, l'ung en sa mayson de ceste ville, et l'aultre hors
de court, assés mal contantz. La susdicte proposition à ce que
j'entendz, a été de remonstrer la bénédiction de paix, dont ce
royaulme a jouy, il y a desjà douze ans, soubz le règne de ceste
princesse, pendant qu'on a veu les aultres estatz voysins se dissiper
en guerres et divisions entre eulx; et que cella est advenu pour le
grand bénéfice de Dieu envers elle, qui luy a mis au cueur de le
recognoistre, et il l'a pourveue de vertu et de prudence pour sçavoir
meintenir, sans sang ny opression, les bons ordres de son royaulme à
la très grande utillité de ses subjectz plus qu'à la sienne, et à
obvier à la division, où les ministres du Pape (tel a esté le parler
du garde des sceaulx) les ont vollu assez souvant inciter, ainsy qu'on
en avoit veu de très dangereux commancemens; lesquelz toutefoys, par
la bonne pourvoyance de la dicte Dame, avoient esté bientost
esteinctz; ce qu'ilz debvoient recognoistre de Dieu et en remercyer
beaucoup leur princesse, laquelle desiroit meintenant que, par ceste
assemblée, il fût miz ordre que rien de semblable ne peust jamais plus
advenir; et que les évesques regardassent aulx loix qu'il fauldroit
faire de nouveau, et à celles qu'il fauldroit abroger, des desjà
faictes, pour l'entretennement de la vraye religion; et que les
aultres estatz fissent de mesmes, en ce qui seroit pour
l'entretennement de la pollice publique, avec de bien sévères peynes
contre les biens et personnes de ceulx qui non seulement ozeroient,
en résidant dans le royaulme, attempter rien au contraire, mais qui
se vouldroient absenter pour l'aller pratiquer ailleurs; et qu'ilz
considérassent que, comme il ne s'estoit peu jusques icy, aussi ne se
pourroit à l'advenir remédier à telz affaires sans grandz frais; qui
pourtant estoient maintenant priez de la dicte Dame, qu'affin de la
rembourcer en quelque partie du passé, et luy pourvoir de quelque
somme contante pour les accidans qui pourront cy après survenir, comme
il s'en manifeste desjà quelcun du costé d'Yrlande, ilz la vollussent
secourir d'une leur bien prompte et bien libéralle contribution. Et
n'ay point sceu, Sire, qu'on ayt, pour ceste première foys, rien
proposé davantaige, mais bientost se verra si l'on viendra toucher
nulz aultres poinctz.
La Royne d'Escoce a envoyé une responce ferme et résolue, de ne
vouloir aulcunement consentyr à la prorogation du tretté ny à nulle
abstinance de guerre, si le comte Morthon s'en retourne, mais que,
s'il veut renvoyer l'ung de ses deux collègues pour aller quérir leur
pouvoir, demeurant luy icy, elle est contante de proroger l'un et
l'autre. Je ne sçay ce que la Royne d'Angleterre en vouldra ordonner,
mais ce que le cappitaine Granges a faict, d'avoir miz les principaulx
habitans de Lislebourg dans le chasteau; de s'estre saysy de la ville;
la tenir ouverte aulx partisans de la Royne, sa Mestresse, et fermée
aulx aultres; d'avoir miz garnyson dans Sainct André; avoir mandé les
principaulx du royaulme, au XVe de ce mois, pour y proclamer
publiquement l'authorité de la Royne, sa Mestresse; faict que le dict
Morthon presse grandement son retour, et que la dicte Dame ne le luy
veult empescher. Dont je me confirme, Sire, en ce que je vous ay
naguières mandé par le Sr de Sabran touchant la dépesche, que pouviez
faire maintenant en Escosse.
Il est naguières arrivé ung gentilhomme flamant, venant de la
Rochelle, dépesché par le comte Ludovic de Nassau, lequel, ayant
trouvé le cardinal de Chastillon décédé, il va temporisant sa
négociation par ce, possible, que, sur ung tel accidant, il attand
nouvelle commission.
La principalle difficulté, qui s'est monstrée sur le commancement de
l'accord des Pays Bas, est que le duc d'Alve ayant promiz de bailler
cautions, pour les merchandises des Anglois, de la somme de cent
cinquante mil escuz, à estre payez contant, ung mois après que les
merchandises des subjectz du Roy, son Maistre, seront randues, n'en
trouvent maintenant nulles qui puissent assés contanter ceulx cy; car
ne veulent accepter de Flamans ny Espaignolz, ny nulz subjectz du Roy
Catholique, ny encores nulz Allemans, ny Italliens, qui soyent
intéressez avecques luy; et semblent qu'ilz veuillent incister que la
dicte somme soit mise en dépost ou fornye contante, ny ne veulent
permettre qu'elle soit prinse en rabays des deniers qui sont arrestez
par deçà; car estant les dicts deniers des Gènevoys, ilz en veulent
convenir avec eulx; ny les dicts Gènevoys n'y contradisent guières,
qui ont plus à gré de s'en accorder icy que d'adjouxter ceste partie
aulx aultres, que le Roy d'Espaigne leur doibt, avec lequel ilz sont
si enfoncez qu'ilz disent en estre advenu, despuys ung an, des
deffaillimens et banqueroutes de très grandes sommes. Néantmoins l'on
estime qu'il se trouvera quelque moyen d'accommoder le faict des
prinses, et que le reste, puys après, se poursuyvra, sellon que le
jeune Coban raportera d'Espaigne. Cependant ceulx cy chargent leur
flotte de draps, ainsy qu'ilz ont faict les deux années précédantes
pour aller en Hembourg.
L'on publie icy, Sire, pour bien fort grandz les deux excez naguières
advenuz à Roan et à Oranges[3], et en tient on la paix de vostre
royaulme pour fort esbranlée, non sans y fère desjà des desseings,
mais j'espère que ces accidans ne seront tant cause de la ropture de
vostre éedict, comme ilz vous donront moyen, en les remédiant, de
l'establyr davantaige. Sur ce, etc. Ce VIe jour d'apvril 1571.
[3] Le 4 mars 1571, les protestans, au moment où ils sortaient de
Rouen pour aller faire leurs prières, avaient été insultés, et le
soir, à leur retour, ils furent attaqués de vive force. Cinq
d'entre eux restèrent morts sur la place; un plus grand nombre
fut blessé, et le reste dut prendre la fuite. Le maréchal
François de Montmorency fut chargé par le roi de punir cette
infraction à l'édit de pacification. Une commission, prise dans
le sein du parlement de Paris, fut réunie sous la présidence de
Bernard Prevot, sieur de Morsan. Quelques-uns des coupables
furent punis de mort, d'autres du bannissement; trois cents qui
s'étaient sauvés furent condamnés à mort par contumace.--Au mois
de février précédent, la populace d'Orange, en Provence, excitée
par Mignoni et Michel de La Baume, s'était jetée sur les
protestans dont plusieurs avaient été tués. L'émeute, qui dura
trois jours, ne fut arrêtée que par l'intervention de Momméjan,
commandant du château, qui donna asile aux protestans dans la
citadelle. Berchon, nommé bientôt après gouverneur de la ville, à
la sollicitation de Louis de Nassau, fit punir les coupables de
la mort ou de l'exil.