AU ROY.

Sire, estant allé, jeudi dernier, affin de satisfaire aulx depputez de

la Royne d'Escoce, trouver la Royne d'Angleterre à Grenvich, j'y suys

arrivé sur le poinct que ceulx de son conseil venoient de débattre,

devant elle, les poinctz du tretté avec tant de contention entre

eulx, qu'elle avoit esté contraincte de dire à l'ung de la compaignie

qu'il estoit un fol et ung téméraire, luy deffandant de plus se

trouver en sa présence au dict conseil; dont n'est venu que bien à

propos que j'aye heu à parler à la dicte Dame d'une aultre matière

plus gracieuse, premier que de luy toucher de celle là. Et ainsy luy

ay dict qu'il y avoit assez longtemps que je n'avois receu des

nouvelles de France, et que je venois exprès ceste foys pour voir et

sçavoir des siennes, affin d'en faire part à Voz Très Chrestiennes

Majestez, qui ne pourriez recevoir plus grand playsir que d'entendre

de la belle et bonne disposition, en quoy, grâces à Dieu, je la

voyois; et que Vous, Sire, par voz dernières du XIXe du passé,

monstriez desirer qu'elle fût demeurée bien satisfaicte de la

responce, que luy aviez faicte sur les choses d'Yrlande, et me

commandiez la luy représanter de rechef, et que vostre dellibération

estoit de conserver inviollablement la bonne amytié, que vous aviez

avec elle.

La dicte Dame, avec grand playsir, m'a respondu que, puysque je ne luy

comptois point des nouvelles de France, elle me vouloit dire que

l'entrée de Vostre Majesté estoit desjà faicte, dez le premier mardy

de mars, de laquelle milord de Boucart luy avoit mandé plusieurs

choses honnorables et bien fort magniffiques, et luy avoit aussi

escript du combat de la barrière, et de voz aultres exercisses, bien

fort à la louange de Vostre Majesté, et de Monseigneur vostre frère,

et de vostre court; et qu'ung sien escuyer, qu'elle avoit envoyé avec

le dict de Boucard, lequel estoit desjà de retour, affermoit que, sans

faire comparaison de roys, parce qu'il n'en avoit jamais veu nul

aultre que Vostre Majesté, il n'estoit possible que prince, ny

seigneur, ny gentilhomme, peult aller plus gaillardement, ny avec

plus d'adresse, à toutes sortes de combat de pied et de cheval, qu'il

vous y avoit veu aller; et luy en avoit racompté aulcunes

particullaritez, qu'elle avoit prins si grand playsir de les ouyr,

qu'elle les luy avoit faictes redire plusieurs foys, non sans bien

fort souhayter qu'elle eust peu estre une tierce royne, présente à les

voir; et qu'à la vérité, elle eust trop vollontiers réservé pour elle

la commission de s'aller conjouyr avec Voz Très Chrestiennes Majestez

de voz présentes prospéritez, que de l'avoir donnée à milord de

Boucard, si ainsy se fût peu faire; ès quelles prospéritez elle

comptoit celle là pour bien grande, que la Royne Très Chrestienne se

trouvoit relevée de tout son mal, sinon de celluy de la groysse,

duquel elle accoucheroit, avec l'ayde de Dieu, bien heureusement dans

neuf mois prochains, me priant là dessus l'excuser, si, pour jouyr du

portraict de la dicte Dame, parce que c'est ung seul contantement

entre les princes, qui aultrement ne se voyent jamais, elle aprouvoit

le larrecin qu'on en avoit faict en France, et l'a tiré incontinent de

sa pochette pour me le monstrer, me demandant si elle estoit ainsy en

bon poinct, et le teint si beau, comme la peinture le remonstroit; et

qu'au reste elle ne vouloit faillir de vous randre le plus exprès

grand mercys, qu'il luy estoit possible, pour la tant favorable

réception, que vous aviez faicte non seulement à milord de Boucard,

car celle là estoit convenable pour ung qui eust esté plus grand que

luy, bien qu'il soit son parant, mais encores à toutz ses aultres

gentishommes, qu'elle avoit envoyez en sa compaignie, qui s'en

louoient infinyement: de quoy elle vous avoit une bien fort grande

obligation, et réputoit trop plus que bien employé l'honneur qu'elle

avoit desiré vous faire par ceste visite; qu'elle auroit grande

occasion de se douloir de moy, si je ne vous avois desjà faict

entendre le contantement et grande satisfaction qu'elle avoit receu de

vostre bonne responce sur les choses d'Yrlande; et que si, du temps

que voz affères n'alloient guières bien, elle avoit monstré par euvre

sa ferme persévérance en vostre amytié, vous debviez bien croyre,

Sire, que meintenant, en vostre prospérité, elle ne seroit pour s'en

despartyr, et que vous ne doubtiez, quoy que puysse advenir, que, de

son costé, il y ayt jamais faulte; que la pleinte d'Yrlande se

transféroit meintenant sur le Roy d'Espaigne, lequel, s'il persévéroit

en ce qu'elle en avoit desjà entendu, il monstreroit que non seulement

il aymoit les trahysons, desquelles quelquefoys les princes se sçavent

ayder, mais encores les traystres, que nulz vrays princes n'ont jamais

vollu regarder de bon œil; et qu'elle s'esbahyssoit bien fort comme,

estant si catholique, il ne mettoit fin à la guerre du Turc, premier

que d'en commancer une aultre à une princesse chrestienne; et qu'elle

espéroit, en tout évennement, que Vostre Majesté ne trouveroit mauvais

qu'elle entreprînt de très bien se deffandre.

Je luy ay respondu, Sire, à ung chacun poinct de ses honnestes propos,

le plus gracieusement qu'il m'a esté possible, conforme aulx motz bien

exprès et fort propres, qu'il vous a pleu souvent m'en mander en voz

lettres, et me semble qu'elle en est demeurée bien fort contante; et,

quant à l'entreprinse d'Yrlande, que j'estimois, Sire, que vous auriez

grand regrect de voir sourdre aulcune occasion de guerre entre deux si

prochains vos alliez, comme sont le Roy d'Espaigne et elle, et s'il

estoit en vostre puyssance d'y obvier que vous y employeriez très

vollontiers; et de la deffance, dont elle m'avoit parlé, si,

d'avanture, il en failloit venir là, je ne faisois doubte que Vostre

Majesté ne la réputât de droict naturel et estre loysible à ung chacun

de légitimement s'en ayder. Sur la fin, Sire, je luy ay dict que vous

me commandiez de vous donner compte en quoy l'on estoit meintenant du

tretté de la Royne d'Escoce, et que vous ayant, elle, faict dire par

ses ambassadeurs, et escripre par moy, que la dicte Dame luy avoit

faict des offres, lesquelles elle avoit trouvés bien honnorables, vous

réputiez desjà l'accord comme conclud entre elles, et ainsy le

respondiez à ceulx qui vous incistoient en ceste affaire, tant princes

que aultres; par ainsy, qu'il luy pleust me dire ce que j'aurois

meintenant à vous en mander.

La dicte Dame m'a respondu, en façon, à la vérité, peu contante,

qu'elle se doubtoit bien que je ne passerois ceste audience sans luy

parler de la Royne d'Escoce, laquelle elle desiroit estre moins en

vostre souvenance, et encores moins en la mienne; néantmoins que je

vous pouvois escripre qu'il n'estoit possible d'user de plus grande

dilligence que celle qu'on mettoit à parfaire le tretté, et qu'elle

laissoit à Mr de Roz de me dire particullièrement en quoy l'on en

estoit meintenant. Et soubdain s'est mise à discourir aulcunes

particullaritez, qu'on luy a rapportées, que Mr le cardinal de

Lorrayne avoit dictes et faictes contre elle; lesquelles j'ay miz

peyne de luy dissuader, et s'est l'audience terminée bien fort

gracieusement.

Le jour d'après, le comte de Morthon a esté appellé et a esté bien

fort pressé de consentyr au restablissement de la Royne d'Escoce, et à

bailler le Prince d'Escoce ostage pour elle par deçà, ou qu'aultrement

il seroit habandonné de la Royne d'Angleterre, laquelle mesmes s'yroit

joindre à l'aultre party; et la comtesse de Lenoz a monstré qu'elle

inclinoit à ce poinct. Le dict de Morthon s'est trouvé fort perplex,

et a demandé temps d'y penser; il demeure encores bien ferme, et

prétend d'obtenir quelque relasche, par prétexte d'aller rassembler

les Estatz d'Escoce, premier que de pouvoir bailler ung assés vallable

consentement en chose de si grande importance. Despuys, le Sr de

Vassal est arrivé, avec les lettres de Vostre Majesté, du VIIe et Xe

du présent, sur lesquelles j'yray encores revoyr la Royne

d'Angleterre, ung jour de ceste sepmaine. Sur ce, etc. Ce XXIIIe jour

de mars 1571.

Ainsy que je signois la présente, l'on m'est venu advertyr que,

hyer au soir, monsieur le cardinal de Chastillon avoit perdu la

parolle et estoit hors de toute espérance; et ung aultre me vient

de dire qu'il est desjà trespassé.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 43 / 362 题