LA MUSE D'ALFRED DE MUSSET

La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi!

La muse de Musset, étincelante, étrange.

Muse de Lamartine, elle lutte avec toi,

Et comme un chevalier guerroyant au tournoi,

Croise sa plume d'or avec ta plume d'ange.

C'est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants,

Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles,

Qui, tout en se moquant des sots et des pédants,

Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents,

Elle vient, en riant, les mordre avec des perles.

Elle tient une plume et n'a pas de ciseaux

Pour couper (comme fait le filou littéraire)

Aux strophes du voisin quelques petits morceaux.

Musset n'a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire;

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.»

Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant,

Lorsqu'il trinquait avec la muse, sa compagne,

Faisait un bruit sonore, avec un air fringant,

S'emplissait jusqu'au bord d'une mousse d'argent;

Il était tout pareil aux verres de Champagne.

Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps,

Chante sous les lilas et fuit les gens moroses.

Les amoureux lui font des succès éclatants;

Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans,

Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses.

Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs,

Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée,

Tu tiens la belle lyre où s'accrochent les cœurs,

Mais du cygne et des lis tu n'as pas les blancheurs,

Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée.

Sur ton front étoilé, plein de rayons divins,

Tu poses volontiers un bonnet de grisette.

Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins,

Mais que tu brodes bien la pimpante cornette

Avant de la jeter par-dessus les moulins!

Quand tu chantes _Rolla_, ton aile lumineuse

Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant,

Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse!

Que même quelquefois la pudeur, en tremblant,

Pour t'admirer soulève un peu son voile blanc.

Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière:

A ce chant de défi qui nous défend l'accès

Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière,

Réclamant vaillamment notre ancienne frontière,

Et ton rire gaulois devient un chant français.

Ta colère superbe en double la puissance

Et met à ton beau front plus de rayonnement.

Tu t'élances sans peur dans le Rhin écumant,

Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France

Un laurier d'autrefois, volé par l'Allemand.

O Musset! ta chanson n'est pas toujours légère,

Et l'on voit succéder à ton rire moqueur

Des larmes, des regrets, quelque pensée amère!

De ton esprit charmant en vain tu voulus faire

Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur:

Tu lances jusqu'au ciel, dans un chant magnifique,

Un cri d'_espoir en Dieu_. Tu veux croire et prier,

Toi, si souvent rieur et fort peu catholique!

Si l'église parfois te voit sous son portique,

C'est un peu comme un diable auprès d'un bénitier.

Mais l'âme d'un poète est, malgré lui, sauvée.

De la croyance au Ciel, d'où lui viennent ses chants

Sans qu'il le sache en lui la graine s'est levée,

Et, sans qu'il l'ait pourtant semée et cultivée,

La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs.

Car, pour l'inspirer, Dieu, qui dicte son poème,

A l'étoile, au soleil, prend maint rayon doré,

Une flamme d'amour au séraphin lui-même;

Et, pour chauffer l'esprit du poète qu'il aima,

De tous ces feux du ciel il est le feu sacré.

Mais notre cher Musset, que partout on proclame,

Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher;

Il se brûla bien vite à cette belle flamme

Que l'inspiration allumait dans son âme,

Et de son piédestal il se fit un bûcher.

Anthologie féminine · 第 318 / 537 题