A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète
féminin le plus populaire du XIXe siècle.
Le père d'Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d'un spirituel
ouvrage (_l'Ami des bêtes_), épousa une charmante créole des Antilles.
Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze ans à M.
Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue carrière
de bonheur et de succès non interrompus.
A côté de tant d'existences bouleversées et abreuvées d'amertumes, la
sienne a été d'une inaltérable sérénité, jusqu'au chagrin affreux que
lui a causé la mort de son mari, il y a peu d'années.
Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour
son avenir ni pour celui des siens, ayant près d'elle une fille unique
et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et
les beaux-arts.
Officier d'Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les
concours, lauréate de la Société d'Encouragement au bien, l'Académie
française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont
l'humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d'une nuance
sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en
conservant le sourire sur les lèvres. L'observation philosophique se
retrouve dans cette versification facile, à la portée de l'enfance,
mais non sans charme pour l'âge mûr. Parmi les plus populaires de ses
poésies, il faut citer _le Petit Sou neuf_. Quel est l'enfant de notre
époque qui n'apprend pas, en épelant ses lettres:
Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou...
Les poésies de Mme Anaïs Ségalas pourraient s'appeler les annales du
XIXe siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans _les
Cartes de visite_, soit dans _le Bal de Charité_, ou encore dans _le
Jardin des Tuileries_ et dans la poésie sur les _Gens de lettres_.
Survient-il un événement quelconque, infatigable, elle prend sa plume
légère et vive et retrace la scène dans des vers mi-satiriques,
mi-plaisants qui nous la fixe dans la mémoire.
C'est ainsi qu'après l'ordonnance du préfet de police (été 1892), pour
museler les chiens, elle s'est écriée, avec cette verve intarissable
qui lui est si personnelle:
Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières,
Froissés dans leur orgueil, porter des muselières?
Paris les affranchit souvent de ce lien;
Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme,
L'arrêt fatal revient. C'est en vain qu'on réclame:
Saint Roch serait forcé de museler son chien.
Et la rage! dit-on.--Mais nos chiens doux, tranquilles,
Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes
Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux?
Les uns, railleurs charmants; d'autres, hurleurs farouches.
Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches,
Pourquoi donc enchaîner tant d'innocents museaux?
Muselez cette femme au gracieux sourire,
Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire
Les réputations, et qui certes mord bien!
Sa voix est douce, avec des notes argentines,
Mais ses petites dents, de blanches perles fines,
Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien.
Et ces ambitieux, aboyant en colère
Contre l'État, les lois, et voulant tout refaire,
Il faut les museler! Qu'on leur donne un trésor,
Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille!
N'auront plus d'aboîment pour assourdir l'oreille:
On les fait taire avec des muselières d'or.
Muselez ces voyous, roquets pleins d'insolence;
Et même à la tribune ou dans la conférence,
Quand l'orateur bavard, comme un long écheveau
Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse,
Quand le fil du discours n'est que de la filasse,
Mettez la muselière auprès du verre d'eau.
Muselez ces auteurs, dont le talent coupable
Recherche le scandale et prêche l'impudeur,
Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur,
Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable
Peut se gagner; près d'eux vous courez des dangers:
Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés,
Mais ils sont mordus par le diable.
Muselez cet ivrogne aussitôt qu'il voudrait
Franchir, pour s'enivrer, le seuil du cabaret,
Car il jette au comptoir son argent et son âme;
Il s'abrutit avec l'eau-de-vie... ou de mort,
Il devient animal, sans raison ni remord,
Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme!
Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon,
Ce gardien, pour qu'il puisse aboyer au larron.
Cet arsenal de dents, qu'il lui montre en furie,
Pour garder la maison lui sert d'arme et d'outil;
Il ressemble au soldat quand il met son fusil
Au service de la patrie.
Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer
Nos verbes si connus: calomnier, narguer,
Médire. Sa parole est pourtant nette et claire:
Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux,
Il dit très bien «je t'aime». Il est plus fort que nous
Sur la langue du cœur, qu'il parle sans grammaire.
Oh! qu'il soit libre, heureux, cet ami sans rival,
Ce Pylade! Le chien, c'est plus qu'un animal,
C'est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme.
S'il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil
Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil
Doit être une étincelle d'âme.
Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien,
Quand la fausse amitié, par quelque vent d'orage,
Part avec la fortune et la suit comme un page,
On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien,
D'avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche,
Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche,
On y trouve dix francs pour l'impôt de son chien.
Dans ses _Souvenirs_, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique de
Mme Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de
Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête
d'un squelette qui se trouvait chez lui, l'auteur des _Orientales_
écrivit six vers de Mme Anaïs Ségalas, faisant partie d'une poésie de
trente-six vers imprimée dans son premier recueil, _les Oiseaux de
passage_, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée dans
les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité du
fait; ils sont d'ailleurs fort beaux:
Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme?
Squelette, qu'as-tu fait de l'âme?
Cage déserte, qu'as-tu fait
De ton bel oiseau qui chantait?
Volcan, qu'as-tu fait de la lave?
Qu'as-tu fait de ton maître, esclave?
Mme Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort
intéressants et a fait représenter plusieurs pièces de théâtre, qui
peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste de
ses œuvres, par ordre de publication: