DU BONHEUR

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Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu'il illumine

aujourd'hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement

demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs;

mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve

une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui

ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu'une rude

atteinte l'en a dépouillée.

Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler

encore, s'abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a

perdu sa fierté en perdant sa

confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie

et sa beauté premières.

Dans notre esprit, l'idée de bonheur se confond positivement avec

le mot triste et charmant--d'autrefois..., car le passé devient

le mélancolique lieu d'asile de toute félicité humaine, du moment

où l'avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes

m'ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur.

Aperçues de loin, soit que l'on marche vers elles ou que l'on se

retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards

doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes;

mais dès qu'on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres,

rudes, hérissées d'abîmes, telles qu'elles sont enfin.

Si le passé et l'avenir, brillants enchantements de nos souvenirs

ou de notre espérance, lassent le cœur à l'instant où il faut les

vivre, les montagnes lassent les muscles de l'homme qui s'obstine à

les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure,

on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se

refuser à rien voir de nouveau.

L'inconnu est l'ennemi du connu, et la douleur est la réaction

nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la

douleur. Rien n'étant stable ici-bas, c'est à l'instant où nous nous

sentons heureux que nous devrions craindre pour l'instant qui va

suivre.

Au nom d'une loi d'équilibre dont chacun profite à son tour, il n'y a

pas de malheur qui ne serve à ceux qu'il n'atteint pas. Hélas! l'âge

nous enseigne généralement

trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des

commandements de Dieu.

En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de

toute souffrance,--la faute engendrant le châtiment. Mais comment

croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister

à ses passions est moins terrible que de s'y abandonner? Une ardeur

impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des

Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et

de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d'un enthousiasme

autant que d'un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il

est cruel d'avoir à subir les longs désenchantements d'un engagement

trop prompt.

Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures

ardentes de l'existence. La fatigue de corps que la vie de voyage

entraîne donne du repos à l'âme. Il y a d'ailleurs dans la nature une

si magnifique, une si bizarre variété, que l'existence, _rien que

pour voir_, semble parfois bonne.

Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés,

de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent

la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s'appliquer à une broderie, à

une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre

peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible.

Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de

grands bonheurs, il est nécessaire de s'en préparer de petits.

La lecture, ne l'oublions pas, est une source de vives jouissances et

un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement

à rencontrer ses pensées en un livre qu'à rencontrer un ami sur la

terre étrangère.

La sensation qui s'éveille en nous alors que nous retrouvons une idée

qui est _nôtre_ dans l'œuvre d'autrui est à la fois douce et bizarre.

En la saluant de l'esprit et du cœur, on se sent moins seul; on bénit

tendrement l'être qui a su traduire en nobles et sympathiques paroles

un des rêves de notre âme.

La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage.

Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d'abandon douloureux,

que l'existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et

d'occuper son imagination des rêves d'outre-vie.

La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent.

Je voudrais arriver à pressentir la forme qu'affecte le bonheur; je

voudrais savoir s'il tient plus de l'homme ou de la femme; d'un bon

dîner ou d'un portefeuille ministériel; d'un titre, d'une gloire,

d'une distinction sociale; d'un coquet chapeau, d'une chaise de

poste, d'un navire ballotté par toutes les mers; d'un couvre-pied

ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand?

Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons,

afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs

et de toutes les circonstances...

[Illustration]

Anthologie féminine · 第 309 / 537 题