_Le 20 juillet (1840)._--C'est une bien triste et précieuse relique
que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui
se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi
mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet
funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence,
et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que
nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas
attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée,
rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la
poésie: n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?
C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé,
de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O
puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus
d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le
sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois...
Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les
bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et
accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël
quand elle écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par
ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard
et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie
de science et de génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une
organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de
l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant.
Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance,
j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les
instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu. Il faut que j'y
comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les
opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis
opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur
les pianos.