(1804-1855)
Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la
Vallette, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et
en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër,
a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans mérite; sa
grand'mère était Francesca Peretti.
«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile
Gautier, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait
sonner son cor comme un clairon d'appel... Quand elle entra
dans sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n'était
pas la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,--_belleza
folgorante_,--suspendit un instant ce tumulte et lui valut une triple
salve d'applaudissements. Cette manifestation n'était peut-être pas de
bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de
poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la
forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille portait
alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au
rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre:
ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une
large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de
reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le
contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte
qu'à du marbre rose.»
Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet accueil fait à la
beauté suave de la jeune Delphine.
Mme Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de Mme Sophie Gay: «Elle
était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées et dites
d'une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire beaucoup
de bien d'elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et le talent
de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la fuyaient.»
Elle ajoute sur Delphine: «L'éclat de son teint et de ses cheveux,
sa haute taille bien prise et ses yeux d'un beau bleu, en faisaient
une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt ans,
éblouissante de fraîcheur, et c'était quelque chose de charmant.»
Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte.
«Mme de Girardin[62] était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et ce
que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop
découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à
la femme et s'harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions
de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du
bonheur d'être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit
de sa splendide chevelure:
Mon front était si fier de sa couronne blonde,
Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés,
Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrais dans le monde,
Orgueilleuse et les yeux baissés,
ce n'est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie.
Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps...
[62] Théophile Gautier.
«Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau dont
le ton glauque comme celui d'une grotte de Néréides ne pouvait être
supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi
cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette
caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées
comme des furies...
«Elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, très large,
dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait
elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle
laissait flotter en large nappe sur ses épaules.»
Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses
grâces personnelles et son esprit.
Ses principales œuvres sont:
_Madeleine_, épopée.
_La Peste de Barcelone_, sujet mis au concours de l'Académie.
_Napoline_, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son genre, où
l'on veut voir l'auteur pour modèle de son héroïne.
Puis l'imitatrice d'Ovide consentit à aborder la prose et publia:
_Le Lorgnon_, _la Marquise de Pontanges_, _la Canne de M. de Balzac_,
_Marguerite, ou les Deux Amours_, roman; _Il ne faut pas jouer avec la
douleur_, nouvelle.
Au théâtre: _l'École des journalistes_, un coup de maître, dont la
censure ne permit pas la représentation; _Judith_ et _Cléopâtre_ moitié
tragédie, moitié drame, consacrés par le talent de Mlle Rachel; _Lady
Tartufe_, comédie en cinq actes, d'une satire si fine; _la Joie fait
peur_, que la Comédie-Française reprend toujours avec le même franc
succès de touchant attrait; _le Chapeau d'un horloger_, joué d'abord
au Gymnase, puis au Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d'esprit que
l'on prend souvent pour du Labiche.
Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l'avoir chantée ou
entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante:
Il a passé comme un nuage,
Comme un flot rapide en son cours,
Mais mon cœur garde son image
Toujours.
Eh bien, combien savent que ces paroles sont de Mme de Girardin?
Et tous ceux qui vont rire au _Chapeau d'un horloger_, ou pleurer à _la
Joie fait peur_, ne pensent pas, pour la moitié, que ces chefs-d'œuvre
sont de Mme de Girardin.
Les _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_[63] sont des mémoires
mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que Mme de
Girardin sera morte et qu'ils seront tombés dans le domaine public,
c'est-à-dire qu'il ne dépendra plus de l'éditeur de tenir sous clef
l'auteur et d'étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira
avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant;
ce que l'on ne pourrait pas dire des chroniques d'aujourd'hui, dont la
plupart sont vides de faits et d'idées. On croirait vraiment que Mme de
Girardin écrivait pour l'avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, du 6 juin
1841, elle raconte d'abord la réception de Victor Hugo à l'Académie;
les choses s'y passaient à peu près comme aujourd'hui:
Jamais on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait
été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne
furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne
frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n'avait
compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte;
jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès
dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, les
hommes étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser
les recoins, d'improviser des tabourets microscopiques. Depuis onze
heures jusqu'à deux heures les portes furent assiégées...
[63] Calmann-Lévy, éditeur.
Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c'est la lettre qui
nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d'Alfred
du Musset:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas
de méchants vers parmi lesquels se trouvait _le Rhin Allemand_,
autrement dit la Marseillaise de l'Allemagne:
«Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent
dans leurs cris comme des corbeaux avides...»
Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu'il
appela _la Marseillaise de la Paix_:
Roule, libre et superbe, entre tes larges rives,
Rhin! Nil de l'Occident, coupe des nations
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives,
Emporte les défis et les ambitions!
Il ne tachera plus le cristal de ton onde,
Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain!
Ces beaux vers venaient de paraître dans la _Revue des Deux-Mondes_,
et, chez Mme de Girardin, «plusieurs ouvriers en poésie» réunis,
Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la maîtresse de la
maison, lisaient chacun leur strophe préférée. Mme de Girardin, après
avoir chaudement admiré, dit: «C'est très beau, mais c'est trop
généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à ce
monsieur. J'ai le préjugé de la patrie: j'aurais aimé à répondre
à cet Allemand des vers cruels.--Moi aussi! s'écria Alfred de
Musset.--Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les
assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux
cigares et ce qu'il faut pour écrire.
Un quart d'heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite.
Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et
inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité,
survivra peut-être à celle de son mari.
Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés
par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les
vieillards, qui l'avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés
de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui
saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d'esprit, tant de
belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une
trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché
enfin à l'accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses
seize ans: «Que c'est beau, disait-elle aux funérailles du général
Foy, que c'est beau d'aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de
gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d'immortelles
sur votre cercueil!»