Paris, 18 juin 1833.
_Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les
petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de
résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la
peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai
souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de
visage. Je sais, dès aujourd'hui, quelle sera ta vie intellectuelle.
Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des
joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner
sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache
mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de
celui qui te manquera. Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là
que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de
Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui
sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu._
_Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble.
Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
Dieu pour moi, et du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi._
_Ton amie,_