(1804-1870)
Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de
notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours
entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à
Paris à l'âge de vingt-deux ans.--Collaboratrice de Jules Sandeau, elle
lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.
Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les
institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces
attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue,
colorée, forte, variée, qu'elle emploie, les nombreux romans que sa
plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors
ligne.
Ses débuts ne furent pas dorés, et c'est à son énergie qu'elle a dû de
persévérer. Elle nous l'apprend elle-même:
Je n'ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été
trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En
conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu
pour être trouvé probable par le public...
On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me fait languir. Il faut
que les noms connus passent avant moi.
C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire
dans _la Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que
la _Revue_. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.
En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des
métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
c'est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit,
on mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que
vous m'avez donné_[60].
[60] C'était de s'habiller en homme afin de pouvoir aller au
parterre.
La philosophie n'est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est
surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.
La popularité de ses œuvres nous dispense d'en publier des fragments,
ni même la liste complète, beaucoup trop longue.
_Rose et Blanche_ fut la première; _Indiana_, _Valentine_, _Lelio_, les
_Lettres d'un voyageur_, _Jacques_, _André_, _Leone Leoni_, _Mauprat_,
_Consuelo_, suivirent; les plus lues sont: _François le Champi_,
arrangé pour le théâtre; _la Mare au Diable_, dont la réputation est
universelle, surtout parce que c'est à peu près la seule œuvre de notre
grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; _le Marquis de
Villemer_, _la Petite Fadette_.
Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style
impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées:
Les monts se resserrent, le gave s'encaisse et gronde sourdement en
passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs
noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert
vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des
tons grisâtres sur les sommets. L'eau des torrents en reçoit les
reflets, tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat ardoisé,
comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre
d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne
au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant que la structure et
la situation de ces ponts jetés dans l'espace et nageant dans l'air
blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin....
Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu'un un peu
paradoxale.