(1746-1830)
Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise
de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme
de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes
qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d'ailleurs
de sa mère, Mme Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes
personnes, entre autres les _Dangers des liaisons_. La jeune Félicité
savait à peine assembler ses lettres qu'elle s'en servit pour lire la
_Clélie_ de Mlle de Scudéry. Dès l'âge de sept ans, déjà chanoinesse,
elle jouait la comédie dans le château de Saint-Aubin, où elle fut
trouvée si jolie déguisée en _Amour_, qu'elle continua à porter le
costume, avec des ailes, qu'on lui retirait pour entrer à l'église.
Mme de Genlis posséda au plus haut degré l'esprit pédagogique.
Par suite de revers de fortune,--il en arrivait alors comme
aujourd'hui,--elle obtint d'être _gouverneur_ des enfants du duc
d'Orléans, alors duc de Chartres, qu'elle rencontrait chez sa tante,
Mme de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir
Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par
crainte de l'empire qu'elle pouvait exercer sur eux, la duchesse
l'éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés
à Mademoiselle d'Orléans, son élève, ces lignes empreintes d'une
affection réellement trop exaltée:
_Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée
d'elle, et je ne m'en éloignerai plus. J'ai regretté mon enfant
aujourd'hui encore plus qu'à l'ordinaire, s'il est possible, parce
que ce pays est ravissant. Il n'y a pas de situations et d'environs
comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n'est plus singulier,
plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon
enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des
pâtes d'abricots. Chère petite amie, je n'ai d'autre plaisir que
celui de m'occuper de toi, que j'aime à la folie et que je porte
partout dans mon cœur. J'ai au cou ton profil qui ne me quitte ni
jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un
bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton
ouvrage que j'ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous
les anneaux que tu m'as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière
de cheveux à mon doigt. En outre, j'ai dans ma poche toutes tes
charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture;
tout cela m'attendrit et m'occupe de la seule manière qui puisse
m'être agréable._
_Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu'en vous
dissipant, qu'en ménageant votre santé, c'est la mienne dont vous
prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce
qu'il est tard, et qu'il faudra demain
se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute
expression._
Mme de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans
toutes les prérogatives de son emploi de _gouverneur_, mais sans être
réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la
tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d'Orléans, Mme
de Genlis fait d'autre part l'éloge le plus complet:
Je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à
Mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et
toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle
n'avoit pas un seul défaut, c'est-à-dire un mauvais penchant ou une
mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour-propre à
convenir de cette vérité, puisque j'aurois beaucoup plus de mérite
à l'avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère
aussi parfait. Elle avoit de l'esprit, et cet esprit ressembloit
beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et
de l'à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté,
forme une personne aussi aimable à rencontrer qu'elle est attachante
dans le commerce intime de la vie[48].
Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de Mme de Genlis, ils
sont au nombre de 74; la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres,
très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à
fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui
ont été élevées, cependant, avec _les Veillées du Château et Adèle
et Théodore_, que l'on retrouve dans toutes les bibliothèques de
pensionnats.
Voici les titres des principaux livres qu'elle publia et qui ont tous
eu de nombreuses éditions:
1779. _Théâtre à l'usage des jeunes personnes, ou Théâtre
d'éducation._ 7 vol. in-8.
1781. _Théâtre de société._ 2 vol. in-8.
1782. _Annales de la vertu, ou Cours d'histoire à l'usage des jeunes
personnes._ 2 vol. in-8.
1782. _Adèle et Théodore, ou Lettres sur l'éducation._ 3 vol. in-8.
1784. _Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l'usage des
enfants._ 3 vol. in-8.
1787. _Pièces tirées de l'Écriture sainte._ In-8.