_Une femme qui n'est pas Mme Desforges-Maillard, une femme vraiment
femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de lire les
pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers parce
qu'il faut faire quelque
chose, parce qu'il est aussi amusant d'assembler des mots que des
nœuds, et qu'il en coûte moins de symétriser des pensées que des
pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui
ont peu coûté, et vous lui direz que_
Des vers faits aisément sont rarement aisés.
_Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, qui
partage avec vous l'art de graver ses écrits dans la mémoire de ses
lecteurs, et d'instruire l'esprit sans lui demander des efforts. Vos
principes et les siens sont admirables, mais ils ne s'accordent pas
avec la légèreté d'une personne de vingt et un ans, qui a beaucoup
d'antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je rime sans
prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; s'ils en
sortent aujourd'hui, c'est parce qu'il y a longtemps que je désirais
d'écrire à l'homme de France que je lis avec le plus de plaisir, et
que je me suis imaginé que quelques pièces de vers serviraient de
passeport à ma lettre; je n'ai point eu d'autres motifs, Monsieur._
Il est des femmes beaux esprits:
A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques,
Corinne des succès lyriques
Très souvent disputa le prix.
Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire,
Corinne valait mieux que moi:
Qu'il faudrait être téméraire
Pour entrer en lice avec toi!
Mais je le suis assez pour désirer de plaire
A l'écrivain dont le goût est ma loi.
Si tu daignais sourire à mes ouvrages,
Quel sort égalerait le mien!
Tu réunis tous les suffrages,
Et moi je n'aspire qu'au tien.
_Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l'obtenir; n'allez
pourtant pas croire que j'ose me flatter de le mériter, mais croyez
que rien ne peut égaler les sentiments d'estime et d'admiration avec
lesquels j'ai l'honneur d'être, etc._
Probablement parce qu'il avait été dupé, Voltaire répondit moins
galamment qu'au mystificateur la lettre suivante:
A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768.
Vous n'êtes point la Desforges-Maillard:
De l'Hélicon ce triste hermaphrodite
Passa pour femme, et ce fut son seul art;
Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite.
Vous n'êtes point, et je m'y connais bien,
Cette Corinne et jalouse et bizarre
Qui par ses vers, où l'on n'entendait rien,
En déraison l'emportait sur Pindare.
Sapho, plus sage, en vers doux et charmants
Chanta l'amour; elle est votre modèle,
Vous possédez son esprit, ses talents;
Chantez, aimez, Phaon sera fidèle.
_Voilà, Madame, ce que je dirais si j'avais l'âge de
vingt et un ans, mais j'en ai soixante-quatorze passés; vous avez de
beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j'ai presque
perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien
n'est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce
n'est que pour un moment, et le fait est que je suis mort._
_C'est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi
beaux que vos talents._
_J'ai l'honneur d'être, etc._