Oui, ma Bonne, je m'en souviens fort bien. Il y avait dans la ville
d'Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats;
mais c'était une chose si rare qu'ils n'avaient rien à faire. Ils
s'ennuyèrent d'aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver
personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu'on
la pût sonner quand on aurait besoin d'eux. On fut si longtemps
sans sonner cette cloche que l'herbe qui croissait à la muraille
s'entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville
un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu'il ne
pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le
mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la
rue, comme s'il eût deviné qu'il était en danger de mourir de faim.
Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j'ai parlé,
et, voyant de l'herbe à la muraille, il s'éleva sur le bout de ses
pieds pour tâcher de l'attraper: il eut beau faire, il ne prit que la
corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent
aussitôt pour voir ce qu'on leur voulait, et, voyant que c'était un
cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait.
Quelques-uns des voisins leur dirent qu'il n'appartenait plus à
personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu'il ne
pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire
nous regarde; c'est une véritable ingratitude à cet homme de jeter
dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous
ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître
de ce cheval et l'obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal
le reste de ses jours...