Le bon accueil qu'on a fait au _Magasin des enfants_, tant à Londres
que dans les pays étrangers, m'a déterminée à donner celui des
_Adolescentes_.
De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à
quatorze et quinze ans. C'est à cet âge qu'une jeune personne entre
dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière
d'exister. Toutes
ses passions, contraires dans l'enfance, cherchent alors à se
développer, à s'autoriser par l'exemple des nouveaux personnages
avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure
éducation, il est à craindre que les impressions n'en soient effacées
par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu'elle
entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n'apporte
dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou
flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien
dire de pis? Sa perte devient inévitable.
On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes
méprisables; un peu de réflexion, et l'on s'étonnera plus sensément
de ce qu'on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.
N'écoutons point l'amour-propre dans l'éternel panégyrique qu'il
nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons
de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices,
l'estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l'amour
de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C'est avec toutes
ces dispositions aux maladies mortelles de l'âme que nous nous
jetons sans précaution au milieu d'un air pestiféré sans le moindre
préservatif. Faut-il s'étonner des chutes fréquentes qui frappent et
effrayent le spectateur.
La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà
ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de
faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur
cela donner le ton aux
gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que
ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs.
Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes.
Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui,
réduites à la confiance d'une amie ou d'une domestique, font autant
de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint
d'altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller
les choses comme elles peuvent, plutôt que de s'assujettir à la
contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la
dureté et la faiblesse.
[Illustration]