A La Haye, le 20 juin 1750.
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_Tout périt, tout passe._
_Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux
peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons
artistes. Le commerce y languit depuis que celui d'Amsterdam et
de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le
Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une
barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron
qu'on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne
manqua pas de nous conter le malheur du prince d'Orange, noyé en 1711
sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans
l'affreux chariot de poste qui nous roula jusqu'à la Meuse..._
_Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges
canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands
vaisseaux jusqu'au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres
qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit
agréablement..._
_En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans
l'air un carillon de mille cloches à l'unisson. Nous y vîmes le
monument magnifique élevé à la mémoire du prince d'Orange, assassiné
à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de
douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces
monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l'homme qui
pense!_
_Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux
par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d'où
je vous écrirai s'il m'est possible; les routes, les amusements, me
laissent à peine le temps de poser le pied à terre._
Moi, dont l'âme semble créée
Pour chérir la paix qui me fuit,
Je vis agitée, entourée;
Vous, dont l'esprit plaît et séduit,
Vous, que les grâces ont parée
De ce charme que chacun suit,
Souvent dans vos champs retirée,
Vous vivez sans joie et sans bruit.
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Des destins divers sont nos guides;
Si les monts, les torrents rapides
Offrent des dangers, des terreurs,
Au pied de cent rochers arides,
Le vert des prés, l'émail des fleurs,
Enchantent l'œil des voyageurs;
Mais qui traverse dans la plaine
Des chemins sûrs et peu riants
A moins de plaisir, moins de peine:
Tel est le sort qui nous entraîne!
Un nombre égal d'heureux moments,
D'ennui, d'espoir, d'amour, de haine,
Des mortels partage les ans!
_Enfin cette vie n'est qu'un court pèlerinage. Je vous traduis à ce
sujet une fable qui m'a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un
derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l'idée
que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et
fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de
ces magnifiques auberges. D'un esprit distrait, il en traverse la
première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise
et s'en fait un chevet. Un des gardes l'aperçoit, l'instruit du
lieu qu'il profane et veut à l'instant l'en chasser. Pendant le
débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui
demande comment il peut prendre la demeure d'un souverain pour une
hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j'ose vous faire une
question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre
Majesté?--Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui
répond le roi.--Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits
immenses sont-ils destinés?--Au prince, mon fils, sans doute, s'écrie
le monarque étonné.--Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui
change si souvent d'hôte a le beau nom d'un palais, mais n'est, en
effet, qu'un vrai caravansérail.»_