(1651-1720)
Mme Dacier est au XVIIe siècle ce que fut Christine de Pisan au XIVe:
femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, instruite, plus
même, savante, ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme sa devancière, une
vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de famille.
«Aucune voix savante ne s'est encore levée pour prononcer son éloge;
nulle ville n'a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre;
seule une petite inscription, gravée sur le fronton d'une vieille et
sombre maison de Saumur, rappelle que c'est là qu'elle est née[36].»
C'est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se
consacrant aux siens et à l'étude; elle ne chercha pas à briller à la
cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée.
Son père, Tanneguy-Lefebvre, était un savant. Il consacrait ses
loisirs à l'éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui
l'espoir de la famille. Mais l'écolier aimait davantage les exercices
de corps que l'étude; il pensait à ses courses à travers les champs
après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines
grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie
à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille.
Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à
lui souffler sa leçon. Son père l'entendit et resta stupéfait. Il la
questionna et découvrit avec un tressaillement d'orgueil que sa fille
tenait de lui le goût de l'étude et des langues mortes.
Désormais, il s'occupa de son instruction et il trouva en elle plus
qu'un disciple, un émule et un compagnon d'étude. Elle avait la passion
des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert.
Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier,
originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu'Anne.
Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler chez
lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les auteurs
classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires et
scientifiques, à l'âge où d'autres ne pensent qu'au plaisir. André dut
quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy mourut et Anne
vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses études.
A l'âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté
et publié, les _Comédies de Térence_, cinq ouvrages en latin et les
_Poésies d'Anacréon et de Sapho_, traduites du grec en français,
avec remarques. L'édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette
traduction est tellement belle que Boileau a dit _qu'elle devrait faire
tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de traduire
ces poésies en vers_.
A Paris, elle retrouva André Dacier et l'épousa, continuant avec lui
l'existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir
par l'accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante.
Son mari fut élu membre de l'Académie française en 1695 et secrétaire
perpétuel en 1713.
Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des
Anciens qu'il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta
et fit imprimer successivement, avant qu'aucun de ses collaborateurs
eût encore rien produit, _Florus_, _Aurelius Victor_, _Eutrope_ et
_Dictys de Crète_, ce qui lui valut de Bayle ce public hommage:
«Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante,
puisque, dans le temps que plusieurs hommes n'ont pas produit un seul
auteur, Mme Dacier en a déjà produit quatre.»
Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon lui-même, si
dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes:
«Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout
ailleurs, simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation,
on ne se serait pas douté qu'elle fût rien de plus que les femmes les
plus ordinaires.»
Elle ne recherchait ni l'admiration, ni les hommages, et semblait avoir
choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle
qu'elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu'on lui
présentait:
Le silence est la parure des femmes.
Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de
traduire l'_Iliade_ sans connaître un mot de grec, en l'arrangeant
et la raccourcissant, sous le prétexte d'en rendre la lecture plus
agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant
une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, Mme
Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation son
très célèbre ouvrage: _les Causes de la corruption du goût_, auquel La
Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la critique; ce
qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La Mothe avait
discuté en «femme spirituelle» et Mme Dacier en «homme savant».
Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d'elle:
--L'_Amphitryon_, l'_Éprédien_ et le _Ruden_, 3 vol., comédies de
Plaute, traduites en français avec remarques, édités en 1683.
--_Plutus_ et _Nuées_, d'Aristophane (1684); la première traduction que
l'on ait hasardée du fameux comique.
--Deux _Vies des hommes illustres_, de Plutarque.
--L'_Iliade_, d'Homère, 4 vol. (1711).
--_Homère défendu contre l'apologie du Père Hardouin._
--L'_Odyssée_, d'Homère (1708).
--L'_Iliade_ et l'_Odyssée_, 8 vol. (1716).
A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de
tendresse et d'émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause
de l'interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu'il est impossible
de parler de Mme Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en
effet, partout où il est question d'elle. Pour ce motif, nous jugeons
inutile de la répéter ici. Qu'y a-t-il d'étonnant, d'ailleurs, à
ce qu'une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans
cette circonstance, et que, éloquente comme Mme Dacier, elle le fasse
dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n'est
qu'une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux
charmants enfants, un fils et une fille, vint assombrir la fin de sa
vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d'infirmités.