MARQUISE DE SÉVIGNÉ

(MARIE DE RABUTIN)

(1626-1696)

La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de

répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme

de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses

et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et

spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille

et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis

les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre.

A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé,

et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses

descendantes dans cette voie.

Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus

rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement

démodée.

Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont

été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait

sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens

de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi

exceptionnel aujourd'hui qu'alors.

Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de

Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une

certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un

tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude

philosophique.

Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres

si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de

Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous

les recueils; elle commence ainsi:

_Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus

surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus

étourdissante, la plus inouïe, etc..._

Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun

épouse Mademoiselle.

Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres

sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit

cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._»

Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une

mère pense à cette occasion.

C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer

dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère

ne dit pas cela à sa fille[32].

Montélimar, le 5 octobre 1673.

_Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en

puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur.

Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais,

et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous

puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il

est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui

plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et

me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je

les ai senties et les sentirai longtemps._

_J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis

penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je

suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère

qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et

je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux,

qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent

plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux,

jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais

assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous

embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je

sais ce que votre absence m'a fait souffrir;

je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait

imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous

ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne

vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse;

je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai

point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié

qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres:

il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus

touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de

consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer.

En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce

de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je

suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage

n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma

chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._

[Illustration]

Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire

un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je

crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de

l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes

et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me

ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens

disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt

aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si

aimable qu'il faudrait

l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le

corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se

perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce

qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces

réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler

à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de

quoi je suis pleine.

Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de

Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont

elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle

ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais

il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme

littérature. De même de:

MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel

de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de

beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné,

qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une

dignité à la cour».

On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont

charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en

font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout

dans la conversation lorsqu'elle était excitée.

[32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un

peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la

biographie de Mlle du Sommery, page 163.

Anthologie féminine · 第 82 / 537 题