(NÉE A VENISE EN 1363)[9]
Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans
la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de
lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus,
de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un
véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que
nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la
phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son
existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure
dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés
autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles
éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des
éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10].
[9] On ignore la date précise de sa mort.
[10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux
Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de
l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus,
deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en
prose.
Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique
bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que
Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne,
elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père
installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces
enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la
cour comme la plus noble damoiselle.
A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait
correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un
jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son
père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants
seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune
protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait
deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et
secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et
noble famille de Picardie.
Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui
régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le
crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé
par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.
Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit
la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques;
mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout
jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la
laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa
charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve
de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met
au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit
ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant
sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un
français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la
protéger.
Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11]
au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture
qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion
dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance.
Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à
exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins
que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France.
[11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit
les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement
prend son existence pour modèle.
Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne,
entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et
des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son
livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du
duc se présentèrent.
Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi
_qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux
qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans
ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais,
et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs
chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais
dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première
partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait
commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre
en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas
la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une
indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère.
Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable
malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été
rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye
quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle
si bieng isroit les restrouvez_».
Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi
profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle
se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre
pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]:
Chose est bien digne de mémoire
Que Dieu par une Vierge tendre
Sur France si grant grâce estendre.
Tu Johanne, de bonne heure née,
Benoist[13] soit Ciel qui te créa.
Par miracle fut envoïée
Au roy pour sa provision;
Son fait n'est pas illusion,
Car bien a esté esprouvée...
Par conseil en conclusion
A l'effect la chose est prouvée,
Et sa belle vie, par foy,
Par quoy on adjouste plus foy
A son fait, quoy qu'elle fasse,
Toujours en Dieu devant la face...
Hée! quel honneur au féminin
Sexe! que Dieu l'ayme, il appert!
[12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par
M. Robineau.
[13] Béni.
Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans
la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut
isolée et résignée.
Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle
la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent
ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à
vendre_.
C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la
_Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après
les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de
science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et
de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par
cette phrase:
_Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_,
etc.
L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient
que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au
fait de mesnage_.
Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes
d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne
sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour
chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14],
et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur
et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses
vers.
[14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman
de la Rose.