IV

Il dit. Nous cheminions dans la longue vallée,

Sous la nuit orageuse et comme désolée.

Au ciel, pas un éclair, pas un petit point d’or;

Le mont pourtant s’y découpait plus noir encor;

Nos sentiers rocailleux, contournant la montagne,

Étaient noirs; pas un feu, dans toute la campagne,

N’annonçait la douceur des asiles humains;

Et la nuit transformait en gouffres nos chemins.

Il dit:--«Que souffre-t-on qui soit plus qu’une peine,

Tant que l’on n’a vécu rien qu’une vie humaine?»

--«C’est avoir tout souffert qu’avoir subi l’amour,

Dis-je; c’est l’éternel enfer en un seul jour!

Né du désir, toujours déçu, de tout connaître,

L’amour, faux prometteur de joie, attire un être

Comme l’aimant fatal attire un brin de fer.

L’amour, qui soumet l’âme aux frissons de la chair,

Et nous fait accepter l’horreur de nous survivre,

Est un vin traître dont l’odeur vireuse enivre.

L’homme, meilleur que Dieu, voudrait, mais veut en vain,

Mêler aux âpretés de ce perfide vin

Un miel que la nature ignore: la tendresse;

Seules, les voluptés sont donneuses d’ivresse,

Et, fier de piétiner des flancs nus, de beaux seins,

Comme le vendangeur écrase les raisins,

L’amant ivre, brutal et cruel par nature,

Sans pitié comme Dieu, foule la créature!

La tendresse eût voulu poser, comme une sœur,

Sur un front douloureux son charme de douceur;

Le dévoûment, son baume apaisant sur la plaie;

Mais devant la laideur, le lâche amour s’effraie

Et se détourne... il faut des corps neufs au désir!

Le Minotaure, entre les vierges, veut choisir,

Et ce dragon, aussi nombreux que nous le sommes,

Renaît sans cesse au cœur des femmes et des hommes,

Et la moitié du monde, en un rut sans pitié,

Férocement affronte et mord l’autre moitié!

A peine si, parfois, un tendre et triste couple

Par les sentiers perdus s’enlace d’un bras souple;

Les autres, se roulant à terre, n’ont en eux

Que des tourments jaloux et des amours haineux;

Et telle, subissant la destinée aveugle

Qui livre au taureau fou la génisse qui meugle,

La vie en gémissant se terrasse et se mord,

Et s’enfante à jamais pour l’amour et la mort!»

V

--«Parmi les maux sans fin dont l’éternité pleure,

Enfant, tu n’as souffert que les tiens, et qu’une heure!»

Je lui dis:--«J’ai souffert aussi les maux d’autrui:

Comme l’humanité, je traîne, dans la nuit,

Sous le ciel dont l’affreux silence nous menace,

Un reste douloureux d’espérance tenace.

Oui, j’espère en un rêve auquel je ne crois pas,

Et le vœu de mourir alourdit tous mes pas.

Il sera doux, l’instant où la morne inconnue

Entre ses bras terreux dissoudra ma chair nue;

Où ma chair cessera de redouter l’amour;

Où, ne regrettant rien, qu’un peu l’éclat du jour,

Je dormirai content de ne plus voir l’envie,

Acharnée et mordant sur la plus belle vie,

Insulter ou nier les plus nobles efforts.

«Oui, j’appelle à grands cris la paix, la paix des morts,

Puisqu’il n’est pas d’amour certain ni de justice!

Oui, j’invoque le pur néant, seul dieu propice!

Un Autre avait promis à ce monde d’effrois

Qu’il viendrait apaiser les peuples et les rois,

Les courber sous sa main, les unir sous son règne;

Mais Celui-là n’est plus qu’une image qui saigne

Et montre à l’univers un flanc déchiqueté!

Son cœur n’est qu’une plaie ouverte à son côté,

Et c’est comme une bouche effroyable et plaintive

Qui crie en vain: «Seigneur! que votre règne arrive!»

Rien, rien ne lui répond, qu’un silence infini,

Le même au Golgotha que sur Gethsémani!

Il s’est trompé, Celui qui disait: «Paix sur terre!»

Sur le mont déserté la croix est solitaire;

La Guerre à l’œil de brute, au front dur et têtu,

Piétine, dans le sang, sur le temple abattu!

Les vrais rois sont ceux-là qui, brandissant l’épée,

Fouaillent comme un troupeau l’humanité dupée;

Le monde horrible attend les pires lendemains;

La haine arme partout les enfants des humains;

Les femmes, autrefois des mères attendries,

Contre l’antique époux se dressent en furies:

Et Celui qui promit au monde la pitié,

Aux mains des flagellants n’est qu’un fou châtié!

Il est traqué, raillé, chassé de tous ses temples,

Exemple mémorable, entre tous les exemples,

De l’inutilité d’avoir,--seul, au milieu

Des hommes vils,--la grâce et la beauté d’un Dieu!»

Le Témoin: 1914-1916 · 第 15 / 44 题