10 avril [1839], à Nevers.

Huit jours, huit mois, huit ans, huit siècles, je ne sais quoi de long,

de sans fin dans l’ennui, depuis que je t’ai quitté, mon ami, mon pauvre

malade! Est-il bien? est-il mieux? est-il mal? Questions de toujours et

de toujours sans réponse. Ignorance pénible, difficile à porter,

ignorance du cœur, la seule qui fait souffrir ou qui fait souffrir

davantage. Il fait beau, on sent partout le soleil et un air de fleurs

qui te feront du bien. Le printemps, la chaleur vont te guérir mieux que

tous les remèdes. Je te dis ceci en espérance, seule dans une chambre

d’ermite, avec chaise, croix et petite table sous petite fenêtre où

j’écris. De temps en temps, je vois le ciel et entends les cloches et

quelques passants des rues de Nevers, la triste. Est-ce Paris qui me

gâte, me rapetisse, m’assombrit tout? Jamais ville plus déserte, plus

noire, plus ennuyeuse, malgré _les charmes qui l’habitent_, Marie et son

aimable famille. Il n’est point de charme contre certaine influence. O

l’ennui! la plus maligne, la plus tenace, la plus emmaisonnée, qui

rentre par une porte quand on l’a chassée par l’autre, qui donne tant

d’exercice pour ne pas la laisser maîtresse du logis. J’ai de tout

essayé, jusqu’à tirer ma quenouille du fond de son étui où je l’avais

depuis mon départ du Cayla. Cela m’a rappelé l’histoire de ce berger

qui, parvenu à la cour, y conservait le coffre où était sa houlette, et

l’ouvrait quelquefois pour trouver du plaisir. J’ai aussi trouvé du

plaisir à revoir ma quenouille et à filer un peu. Mais je filais tant

d’autres choses! Voyage enfin aux îles Pelew, ouvrage aussi intéressant

que des étoupes. Je n’en ai pu rien tirer en contre-ennui. Qu’il

demeure, cet inexorable ennui, ce _fond de la vie humaine_. Supporter et

se supporter, c’est la plus sage des choses.

Une lettre, enfin! Une lettre où tu es mieux, une lettre de ton ami qui

t’a vu, qui t’a parlé, qui t’a trouvé presque en gaieté. _O res

mirabilis!_ de la gaieté! pourvu que ce ne soit pas factice, que tu ne

veuilles pas nous tromper! Les malades jouent de ces tours quelquefois.

Pourquoi ne pas croire aussi? Le doute ne vaut rien pour rien. Ce qui me

fait tant estimer ton ami, c’est que je n’en doute pas, que je le crois

immuable en amitié et en parole, un homme de vérité. Ce qui me fait

aimer et vouloir ses lettres encore, c’est qu’il est le plus près de toi

par l’intelligence et le cœur, et que je te vois en lui.

* * * * *

Le 14.--Lettre de toi, de notre ami, le général, l’aimable et gracieux

visiteur, qui m’écrit ses regrets d’être venu trop tard me faire ses

adieux. J’étais partie l’instant d’avant. J’avais perdu de le voir,

hélas! et tant d’autres choses. Ce départ, cette séparation si imprévue,

si douloureuse par tant d’endroits, me fait comme un martyre au cœur, à

l’esprit, aux yeux qui se tournent toujours vers Paris. Mais ta lettre

m’a fait du bien; c’est toi que j’entends encore, c’est de toi que

j’entends que tu dors un peu, que l’appétit va se réveillant, que ta

gorge s’adoucit. Oh! Dieu veuille que tout soit vrai! Combien je

demande, désire et prie pour cette chère santé, tant de l’âme que du

corps! Je ne sais si ce sont de bonnes prières, que celles qu’on fait

avec tant d’affection humaine, tant de vouloir sur le vouloir de Dieu.

Je veux que mon frère guérisse; c’est là mon fond, mais un fond de

confiance et de foi et de résignation, ce me semble. La prière est un

désir soumis. _Donnez-nous notre pain, délivrez-nous du mal, que votre

volonté soit faite._ Le Sauveur, au jardin des Olives, ne fit que cela,

ne pas vouloir et accepter. Dans cette acceptation, dans cette libre

union de la volonté humaine à la volonté divine est l’acte le plus

sublime d’une pauvre créature, le complément de la foi, la plus intime

participation à la grâce qui coule ainsi de Dieu à l’homme et opère des

prodiges. De là les miracles de guérison, qui font partie de la

puissance des saints qui ne font qu’un avec Dieu, _consommés dans

l’unité_, comme dit saint Paul. Voilà pourquoi Marie, croyante et

aimante, fait faire pour toi une neuvaine à Nevers. Elle a chargé son

père de ce soin, son père, le saint qui doit s’unir à nous, sœur et

amie. Touchante marque d’intérêt et de faire trouver une âme d’homme

parmi des femmes affligées! J’admire comme cette famille est

intelligemment chrétienne, et le bien qui en résulte. Que la société

serait belle, si elle se composait de ce que je vois ici, intelligence

et bonté!

* * * * *

Aux Coques.--Désert, calme, solitude, vie de mon goût qui recommence.

Nevers m’ennuyait avec son petit monde, ses petites femmes, ses grands

dîners, toilettes, visites et autres ennuis sans compensation. Après

Paris où plaisir et peine au moins se rencontrent, terre et ciel, le

reste est vide. La campagne, rien que la campagne ne peut me convenir.

Notre caravane est partie de Nevers lundi à midi, l’heure où il fait bon

marcher au soleil d’avril, le plus doux, le plus resplendissant. Je

regardais avec charme la verdure des blés, les arbres qui bourgeonnent,

le long des fossés qui se tapissent d’herbes et de fleurettes comme ceux

du Cayla. Puis des violettes dans un tertre, et une alouette qui

chantait en montant et s’en allant comme le musicien de la troupe.

* * * * *

Le 18.--Dans ma chambre de cet hiver, d’où je vois ciel et eau, la

Loire, la blanche et longue Loire qui nous horizonne. Cela plaît mieux à

voir que les toits de Nevers. Mon goût des champs se trouve à l’aise ici

dans l’immensité: plaisir des yeux seulement. Je ne sors pas, et c’est

l’imagination qui fait l’oiseau et s’envole de tous côtés. Je parcours

le Bourbonnais, le Berry; je m’arrête avec charme aux montagnes

d’Auvergne, si neigeuses au sommet, si fraîches, si fleuries, si vertes

et abondantes dans leurs pentes. Je cherche Montaigu, d’où nous sommes

venus, d’où tant de chevaliers sont partis pour les combats de

Terre-Sainte et autres lieux; d’où l’évêque de Senlis s’en alla ordonner

Bouvines (l’ordonnance de la bataille fut due à Guérin, évêque de

Senlis, dit je ne sais quel narrateur de l’époque). Je parcours les

domaines et terres des seigneurs nos aïeux. Comme alors, j’y vois des

bergeries de vaches et de moutons, j’y vois couler les ruisseaux qui

coulaient, verdoyer les bois qui verdoyaient, chanter les oiseaux qui

chantaient: j’y vois tout ce qui s’y voyait, hormis les maîtres, pauvres

diables tirant au Cayla le diable par la queue. On a vu des rois maîtres

d’école. Les revers sont de toute date, de toute famille, et ces

malheurs de fortune ne sont pas les plus pesants quand on sait les

porter.

Le soir.--Un malaise, un sans appétit qui m’ôte l’envie de dîner, me

vaut le plaisir de me tenir ici pendant qu’on dîne, plaisir de solitude

avec Dieu, mes livres et toi. Fait mes prières et placé dans mon

secrétaire une jolie petite valise que m’a donnée Valentine, aimante et

donnante comme sa mère. Cette enfant tient beaucoup d’elle pour le

caractère, l’esprit, et je crains pour la santé, et je crains pour le

cœur, ces deux choses trop tendres de Marie. Cette cassette me fera

toujours plaisir par le souvenir du temps, du lieu, de tant de choses,

et par le titre de cadeau d’enfant. Tout ce que touche ou donne leur

petite main a tant de charme!

Mon esprit s’est tourné vers toi tout le jour. J’ai butiné roses, pavots

et soucis dans ton enclos indien; j’ai suivi riantes et tristes pensées,

mon bien-aimé malade. Oh! la distance, les distances! Que je souffre de

me voir si loin de toi, disait un ami à un ami qu’il avait au ciel. Et

moi qui te sais dans ton lit malade...

* * * * *

Le 19.--Fini une lecture que je croyais plus intéressante, un roman pris

sur son titre: _La Chambre des Poisons_, qui m’annonçait la

Brinvilliers, Louis XIV et son siècle. Au lieu de cela, sorcière,

crapauds privés, d’horribles choses dans de petits lieux, parmi des

princes et princesses; Louis le Grand rapetissé, petit vieillard sous la

main d’une vieille femme, et puis les jésuites et autres choses

malavisées; le duc d’Orléans, le cardinal Dubois, personnages saillants

de l’époque, qui devaient ressortir le plus dans le tableau, dont on

esquisse à peine le bout du nez. Les poisons ne me plaisent pas. Passons

à la _Physiologie des Passions_, du docteur Alibert.

Pas de _Physiologie_, pas de clef à la bibliothèque: nous l’avons

cherchée partout comme la clef d’or. Et, en vérité, c’est bien de l’or

pour moi qu’un livre, une chose de prix dans notre désert et besoin

d’âme. Inconcevables que nous sommes! rien ne peut donc nous contenter!

Vivre avec Marie, à la campagne, être avec elle, me semblait un bonheur

fini, et j’ai besoin d’autre chose; Marie, ce livre oriental aux

feuilles de roses, écrit de perles, me laisse sans plaisir. _On trouve

au fond de tout le vide et le néant._ Que de fois j’entends ce mot de

Bossuet! Et celui-ci plus difficile: «Mettez vos joies plus haut que les

créatures.» C’est toujours là qu’on les pose, pauvres oiseaux, sur des

branches cassées, ou si pliantes qu’elles portent jusqu’à terre.

Oh! qu’est-ce que la vie? Exil, ennui, souffrance,

Un holocauste à l’espérance,

Un long acte de foi chaque jour répété!

Tandis que l’insensé buvait à plein calice,

Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice,

Et tu disais: J’ai soif, mais d’immortalité!

Promenade avec Marie dans le jardin, autour du petit bois. Lu le journal

en rentrant, dansé avec Valentine, chanté _Ay rencountrat ma mio dilus_,

que Marie accompagnait au piano. Journée finie, bonsoir à tout, _adiou à

tu_.

* * * * *

Le 20.--Pas de lecture, donc écriture, quelque chose qui fixe, captive,

occupe. Je n’ai pas assez du travail des mains; mes doigts ne sont pas

ces fées habiles qui enchantent certaines femmes de broderies, dentelles

et découpures, ces dix fées logées sous dix feuilles de rose, comme

disait quelqu’un à de jolis doigts aux ongles vermeils. Je n’ai ni rose,

ni rien dans mes mains, qu’un _bas_ qui m’échappe. Marie fait de la

musique dans le salon sous mes pieds, et je sens quelque chose qui lui

répond dans ma tête. _Oh! oui, j’ai quelque chose là._ Que faut-il

faire? mon Dieu! Un tout petit ouvrage, où j’encadrerais mes pensées,

mes points de vue, mes sentiments sur un objet, me servirait peut-être.

J’y jetterais ma vie, le trop-plein de mon âme, qui s’en irait de ce

côté. Si tu étais là, je te consulterais, tu me dirais si je dois faire

et ce qu’il faudrait faire. Ensuite nous vendrions cela, et j’aurais de

l’argent pour te revenir voir à Paris. _Oh! voilà qui me tente encor

plus que la gloire._ La gloire ne serait pour rien, je te jure, et mon

nom resterait en blanc. Nous réussirions peut-être. J’ai pour appui de

ma confiance M. Andryane, M. Xavier de Maistre, qui ont dit des choses à

faire partir ma plume de joie comme une flèche. Mais où viser? Un but,

un but! Vienne cela, et je serai tranquille, et je me reposerai là

dedans.

L’oiseau qui cherche sa branche, l’abeille qui cherche sa fleur, le

fleuve qui cherche sa mer, volent, courent jusqu’au repos. Ainsi mon

âme, ainsi mon intelligence, mon Dieu, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé sa

fleur, sa branche, son embouchure. Tout cela est au ciel, et dans un

ordre infiniment parfait; au ciel, lieu de l’intelligence, seront

comblés les besoins intellectuels. Oh! je le crois, je l’espère. Sans

cela, je ne comprendrais pas l’existence; car, en ce monde, ombre de

l’autre, on ne voit que l’ombre de la félicité.

* * * * *

Le 21.--Dimanche, partie pour la messe avec l’espoir d’une lettre au

retour. Le retour et pas de lettre! et tout m’est lettre d’ici à Paris.

Je vis entre deux feuilles de papier. Hors de là, rien ne m’intéresse

aujourd’hui. Le soleil que j’aime, le rossignol que j’ai entendu pour la

première fois ce printemps, ni ce monsieur de Chouland qui m’avait paru

si aimable cet hiver, qui est venu, qui est bien le même, ne m’ont fait

plaisir: il y a des moments où l’âme est morte civilement, ne prenant

part à rien de ce qui se fait autour d’elle. Que Dieu me soutienne dans

ma lutte d’abattement! Du courage, du courage! Trente fois par jour je

le dis, et le fais? je ne sais.

* * * * *

Le 22, au lever.--Que viendra-t-il sous cette date? Je la marque

seulement, en attendant facteur, peine ou plaisir, sombre ou soleil, ce

qui fait un jour.

Au soir.--Pas de lettre! pensée qui me suit au lit avec tant d’autres

toutes tristes. _Ne rien savoir_, cela se grave au cœur avec une lame.

Que fais-tu, mon pauvre Maurice? Dix-neuf jours de silence, et tu

n’étais qu’un peu mieux, et le mal revient et il va vite! Que je suis

aise de voir que sainte Thérèse, dont je lis l’_Esprit_ dans mon lit,

avait un frère qu’elle aimait beaucoup, auquel elle écrivait longuement

et tendrement, lui parlant de toutes sortes de choses, d’elle et de lui.

Mélange de vie, de sentiments, d’idées qui font voir que les cœurs des

saints ressemblent aux nôtres, et que de plus Dieu les dirige. Me voilà

loin du couvent d’Avila, et d’Espagne à Paris, et de Thérèse à une autre

femme, et par l’effet d’un mot, rien que d’un mot, d’un _obligez-moi_

que j’ai rencontré dans ces lettres et qui m’a fait penser à celui que

j’ai entendu si souvent dans la maison indienne. Je l’entends ce

désobligeant _obligez-moi_, et tout un ordre d’idées, de souvenirs, de

regrets, de craintes le suivent. Oh! puissance d’un mot, d’un son qui

change tout à coup notre âme. Ainsi d’une vue, d’une odeur. Je ne puis

sentir l’eau de Cologne sans penser à la mort de ma mère, parce qu’au

moment où elle expirait on en répandait sur son lit, tout près du mien.

On me réveilla dans cette odeur et dans cette agonie.

* * * * *

Le 23.--Oh! si j’étais plus près, je saurais bien pourquoi je n’ai pas

de nouvelles. J’irais, je monterais à la maison indienne, j’entrerais

dans ta chambre, j’ouvrirais tes rideaux et je verrais dans cette

alcôve... Que verrais-je? Ah! Dieu le sait. Pâle, sans sommeil, sans

voix, sans vie presque. Ainsi je te fais, ainsi je te vois, ainsi tu me

suis, ainsi je te trouve dans ma chambre où je suis seule. Maurice, mon

ami, Caro, ma petite sœur, et vous tous qui deviez m’écrire, pourquoi ne

m’écrire pas? Peut-être es-tu trop souffrant, Caro trop occupée; mais

ton ami, ton frère d’Aurevilly, qu’est-ce qui lui fait garder silence?

Vous entendez-vous pour me désoler? Oh! non; plutôt on ne veut pas me

dire, on attend pour me dire mieux, ou ton ami est malade, et toi,

paresseux, tu ne penses à rien. En effet, il souffrait de violents maux

de tête, me disait-il dernièrement, et cela pourrait bien s’être changé

en maladie. Je crains, j’ai plus que crainte qu’il soit malade. Double

peine à présent. Pauvre cœur, n’auras-tu pas trop de poids? Oh! le mot,

encore un mot de sainte Thérèse: «Ou souffrir ou mourir!»

* * * * *

Le 24.--Que tout est riant, que le soleil a de vie, que l’air m’est doux

et léger! Une lettre, des nouvelles, du mieux, cher malade, et tout est

changé en moi, dedans, dehors. _Je suis heureuse aujourd’hui._ Mot si

rare que je souligne. Enfin, enfin cette lettre est venue! Je l’ai là

sous les yeux, sous la main, au cœur, partout. Je suis toute dans une

lettre toujours, tantôt triste, tantôt gaie. Dieu soit béni

d’aujourd’hui, de ce que j’apprends de ton sommeil, de ton appétit, de

cette promenade aux Champs-Élysées avec Caro, ton ange conducteur! Le

cher et bon ami me mande cela avec un détail d’amitié bien touchant.

C’est trop aimable de se mettre ainsi entre frère et sœur séparés pour

leur correspondance intime, pour servir mes sollicitudes, pour couper la

longue distance qui s’arrête où je le rencontre. Toujours, toujours

j’aurai obligation, reconnaissance infinie de ce service, de cet

affectueux dévouement du plus aimable des amis.

Causé longtemps avec Marie de cette lettre et de choses infinies qui s’y

sont rattachées. Les enchaînements se font si bien de chose à autre,

qu’on noue le monde par un cheveu quelquefois. Ainsi avons-nous tiré le

passé, le passé de l’éternité où il est tombé, pour le revoir entre

nous, entre Elle et moi, moi venue si extraordinairement auprès d’Elle.

La belle vision, l’admirable figure de Christ que j’aperçois sur la

tapisserie vis-à-vis de mon lit! C’est fait pour l’œil d’un peintre.

Jamais je n’ai vu tête plus sublime, plus divinement douloureuse avec

les traits qu’on donne au Sauveur. J’en suis frappée, et j’admire ce que

fait ma chandelle derrière une anse de pot à l’eau dont l’ombre encadre

trois fleurs sur la tapisserie qui font ce tableau. Ainsi les plus

petites choses font les grandes. Des enfants découvrirent les lunettes

d’approche, un verre par hasard rapprocha les astres, une mauvaise

lumière et un peu d’ombre sur un papier me font un tableau de Rubens ou

de Raphaël. Le beau n’est pas ce qu’on cherche, mais ce qu’on rencontre.

Il est vraiment beau, plus beau que rien de ce que j’ai vu en ce genre à

l’Exposition. Quelque ange l’a-t-il exposée pour moi dans ma chambre

solitaire, cette image de Jésus, _car Jésus est doux à l’âme, et avec

lui rien ne lui manque et rien ne lui paraît difficile_. Eh bien! donc,

que cette image me soit utile, me soit en aide dans la pensée qui

m’occupe. Demain, je vais pour toi faire un pèlerinage qui me coûte, non

pour les pas, c’est pour autre chose qui demande courage d’âme, force de

foi. Je l’aurai, Dieu aidant. Ne va pas croire à un martyre; il ne

s’agit que d’aller me confesser à un prêtre auquel je n’ai pas

confiance, mais c’est le seul de l’endroit, et j’ai besoin de me

confesser pour la neuvaine que nous faisons faire. Dans cet acte de

religion, il faut toujours séparer l’homme du prêtre et quelquefois

l’anéantir.

Adieu; je vais dormir avec ces pensées, avec ton souvenir et tant

d’autres.

* * * * *

Le 26.--Est-ce possible? est-ce _disable_? Qu’importe? ici tout se met,

tout se dit; c’est mon _dépositoire_. Je laisse ici rire et penser. Je

ris à présent d’un soulier, soulier magique, plus magique que la

pantoufle de Cendrillon, plus enchanteur que le bijou de pied de la

Esméralda, puisque le plaisir de le tenir dans mes mains l’a emporté sur

le plaisir d’écrire à M. Xavier de Maistre.

Ce n’était pas qu’il fût joli,

Qu’il fût brodé, qu’il fût mignon.

Il est vieux, déformé, sans bordure, et j’ai cousu un ruban autour,

trouvant à cela un charme étonnant. Pauvre soulier! je l’aurai rajeuni

et remis en état de paraître encore, de reprendre son rang aux pieds

qu’il chaussait si élégamment naguère, qui l’ont porté sur de délicats

tapis, des beaux salons aux cathédrales, des Tuileries aux champs du

Nivernais. O mon soulier! ton histoire serait longue, et de tes pas

faits à Paris, jamais pages, tant que j’écrirai, n’auraient l’intérêt et

ne me diraient rien de joli comme ce que j’ai lu sur tes légères

semelles.

J’écrirai demain à monsieur Xavier.

* * * * *

Le 27.--Il fut un temps, il y a quelques années, où la pensée d’écrire à

un poëte, à un grand nom, m’aurait ravie. Si, quand je lisais

_Prascovie_ ou _le Lépreux_, l’espoir d’en voir l’auteur ou de lui

parler m’était venu, j’en aurais eu des enthousiasmes de bonheur. O

jeunesse! Et maintenant j’ai vu, écrit et parlé sans émotion, de

sang-froid et sans plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosité[28],

le moindre, le dernier dans l’échelle des sensations. Curiosité encore,

il faut le dire, un peu décharmée, étonnée seulement de ne voir rien

d’étonnant. Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-je

cru cela, et qu’un Lamartine, un de Maistre, n’eussent pas quelque chose

de plus qu’humain! J’avais cru ainsi dans ma naïveté au Cayla, mais

Paris m’a ôté cette illusion et bien d’autres. Voilà le mal de voir et

de vivre, c’est de laisser toutes les plus jolies choses derrière. On se

prendrait aux regrets sans un peu de raison chrétienne, qui console de

tout; raison chrétienne, entends bien, car la raison seule est trop

sotte et n’est pas ma philosophie.

[28] _Erreur._ (Ms.)

Lettre de toi, lettre de convalescence, de printemps, d’espérance, de

quelque chose qui me fait bonheur, d’une vie qui reverdoie. O mon ami,

que je te remercie!

Visite d’une dame et de sa petite-fille, jeune plante un peu flétrie,

pâle, inclinée sous une fièvre lente, sous le développement de la vie

qui la fait souffrir. Elle est blanc d’albâtre, ***, à peine rosée aux

lèvres, veloutée de violet sous les yeux, air abattu et complet de

langueur intéressante. Que sa grand’mère a vu de choses! Ces aïeules

sont des collections d’antiques en tout genre.

* * * * *

Le 28.--_Heureux ceux qui croient sans avoir vu._ Heureux donc les

croyants à la poudre homœopathique! heureux donc mon estomac qui vient

d’en prendre sur l’ordonnance de Marie! J’ai plutôt foi au médecin qu’au

remède, il faut le dire, ce qui revient au même pour l’effet. Quoique je

t’aie pressé de consulter cette nouvelle méthode de guérison, c’était

plutôt pour le régime doux et long, et par cela d’un bon effet, que pour

les infiniment petits qui doivent produire infiniment peu de chose. Que

peut contenir d’agissant un atome de poudre quelconque, fût-elle de feu?

J’ai donc pris sans conviction, et pour complaire à la tendre amie,

pleine de soins pour ma santé. Mon remède est de ne rien faire, de

laisser faire dame Nature qui s’en tire seule, à moins de cas aigus. La

santé est comme les enfants, on la gâte par trop de soins. Bien des

femmes sont victimes de cet amour trop attentif à de petites douleurs,

et demeurent tourmentées de souffrances pour les avoir caressées. Les

dérangements de santé qui ne sont d’abord que petits maux, deviennent

grandes maladies souvent, comme on voit les défauts dans l’âme devenir

passions quand on les flatte. Je ne veux donc pas flatter mon malaise

d’à présent, et, quoique gémissent cœur et nerfs, lire, écrire et faire

comme de coutume en tout. C’est bien puissant le _je veux_ de la

volonté, le mot du maître, et j’aime fort le proverbe de Jacotot:

_Pouvoir, c’est vouloir._ En effet, quel levier! L’homme qui s’en sert

peut soulever le monde et se porter lui-même jusqu’au ciel. Noble et

sainte faculté qui fait les grands génies, les saints, les héros des

deux mondes, les intelligences supérieures.

Lu _les Précieuses Ridicules_ et _les Savantes_. Quel homme, ce Molière!

Je veux le lire.

* * * * *

Le 1er mai.--C’est au bel air de mai, au soleil levant, au jour radieux

et balsamique, que ma plume trotte sur ce papier. Il fait bon courir

dans cette nature enchanteuse, parmi fleurs, oiseaux et verdure, sous ce

ciel large et bleu du Nivernais. J’en aime fort la gracieuse coupe et

ces petits nuages blancs çà et là comme des coussins de coton, suspendus

pour le repos de l’œil dans cette immensité. Notre âme s’étend sur ce

qu’elle voit; elle change comme les horizons, elle en prend la forme, et

je croirais assez que l’homme en petit lieu a petites idées, comme aussi

riantes ou tristes, sévères ou gracieuses, suivant la nature qui

l’environne. Chaque plante tient du sol, chaque fleur tient de son vase,

chaque homme de son pays. Le Cayla, notre bel enclos, m’a tenue

longtemps sous sa verdure, et je me sens différente d’alors. Marie

craint que ce soit malheur, mais je ne crois pas: il me reste assez de

ce que j’étais pour reprendre à la même vie. Seulement il y aura

nouvelle branche et deux plantes sur même tronc, comme ces arbres

greffés de plusieurs sortes où l’on voit des fleurs différentes.

A pareil jour, peut-être à pareil [instant], Mimi la sainte est à genoux

devant le petit autel du mois de Marie dans la chambrette. Chère sœur!

je me joins à elle et trouve aussi ma chapelle aux Coques. On m’a donné

pour cela une chambre que Valentine a remplie de fleurs. Là j’irai me

faire une église, et Marie, ses petites filles, valets et bergers et

toute la maison s’y réuniront tous les soirs devant la sainte Vierge.

Ils y viennent d’abord comme pour voir seulement. Jamais mois de Marie

ne leur est venu. Il pourra résulter quelque bien de cette dévotion

curieuse, ne fût-ce qu’une idée, une seule idée de leurs devoirs de

chrétiens, que ces pauvres gens connaissent peu, que nous leur lirons en

les amusant. Ces dévotions populaires me plaisent en ce qu’elles sont

attrayantes dans leurs formes et offrent en cela de faciles moyens

d’instruction. On drape le dessous de bonnes vérités qui ressortent

toutes riantes et gagnent les cœurs au nom de la Vierge et de ses douces

vertus. J’aime le mois de Marie et autres petites dévotions aimables que

l’Église permet, qu’elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi comme

les fleurs aux pieds du chêne.

* * * * *

Le 2.--Écrit à papa, à une mère sur la mort de sa fille. Lu Andryane.

Promenade avec Marie. Parlé de nos frères, ri d’un méchant auteur et

rentrées par un orage; tonnerre, pluie et bruit. A présent c’est un

jour.

* * * * *

Le 3.--Pas écrit ni envie d’écrire, même à toi, bien-aimé malade. Si

ceci te faisait du bien, si je pouvais te l’adresser, te le mettre en

main tous les jours, oh! alors rien ne m’empêcherait d’écrire. Mais pour

l’avenir, pour jamais peut-être, cela décourage et coupe tout élan. Que

me serviront des pensées que je t’adressais quand tu ne pourras pas les

lire, quand je ne sais quoi me séparera de Maurice? car je crains fort

de m’en retourner seule au Cayla. Je ne veux pas de cette pensée qui me

revient toujours sur ta santé et tant d’autres obstacles. Ce cher voyage

me paraît si incertain que je n’y compte plus. Et Dieu sait alors quand

nous nous reverrons! Mon ami, faudra-t-il que nous vivions séparés, que

ce mariage que je bâtissais comme un nid pour toi, où je viendrais te

joindre, nous laisse plus loin que jamais! Je souffre beaucoup de cela

maintenant et dans l’avenir. Mes besoins, mes penchants se portent vers

toi plus qu’à tout autre de ma famille; j’ai le malheur de t’aimer plus

que qui que ce soit au monde, et mon cœur s’était fait son vieux bonheur

près de toi. Sans jeunesse, à fin de vie, je m’en allais avec Maurice. A

tout âge, il y a bonheur dans une grande affection; l’âme s’y réfugie

tout entière. Oh! tant douce jouissance qui ne sera pas pour ta sœur! Je

n’aurai d’ouverture que du côté de Dieu pour aimer comme je l’entends,

comme je le sens. Amour des saints si désirable, si consolant, si beau,

à donner envie d’aller au ciel pour arracher son cœur à Thérèse,

l’amante de Jésus!

Je sors d’ici; je vais lire et prendre un calme apparent. Mon Dieu!

* * * * *

Le 4.--Ces Mémoires d’Andryane, qu’on m’a faits si intéressants, ne

m’intéressent pas encore au second volume. Peut-être est-ce ma faute, et

suis-je difficile à l’impression. Je trouve ces récits de prison

languissants, ces chaînes beaucoup trop traînantes; mais j’irai au bout.

Dans tout livre il y a quelque chose de bon; c’est une poudre d’or semée

partout, suivant ton expression, mieux appliquée peut-être qu’à présent.

Je l’ai vu cet Andryane, l’Adonis des républicains; je l’ai lu et ne lui

ai trouvé encore rien de plus beau que son visage.

Je passe presque tout mon temps à lire, quand nous ne causons pas avec

Marie; mais même en causant et s’aimant beaucoup, la solitude est trop

déserte, trop vide à deux femmes seules. Les livres donc, les livres!

Ils rendent service, ils sont utiles; quoi que dise ton ami, je ne

voudrais pas les brûler. Ceci me rappelle le soir du fanatisme, hélas!

si loin.

Heureuse enfant! Voilà Valentine qui entre ravie de me porter un

hanneton. Ce sont cris et transports de joie à faire plaisir, à me faire

penser à cet âge, à ces bonheurs perdus. Que d’élans faits pour un

grillon, pour un brin d’herbe!

* * * * *

Le 8.--Ce qu’il y a de bon dans les Mémoires d’Andryane, c’est le

triomphe de l’âme sur l’adversité, ce sont ces chaînes portées

noblement, c’est le chrétien au cachot, puisant en Dieu dignité et

force; profession de foi développée avec esprit et sentiment; puis le

journal de sa sœur plein d’intérêt, plein de larmes. Il y a dans ce

livre de quoi attacher et faire du bien.

Attente de lettres, et point de lettres, ni pour Marie ni pour moi; ce

qui fait nuage au cœur des deux amies, qui voient tout ensemble. Écrit à

toi, commencé une robe et lu les premières pages de la _Physiologie des

passions_; début qui me plaît.

* * * * *

Le 9.--Écrit à Mgr de Nevers: lettre qui m’ennuyait d’abord et dont j’ai

plaisir à présent, parce que j’ai fait plaisir à quelqu’un. L’Ascension

aujourd’hui, une de ces fêtes radieuses de l’Église qui soulèvent l’âme

chrétienne vers un monde de joies inconnues, vers le lieu où saint Paul

a vu ce que l’œil n’a point vu. Mon ami, y serons-nous un jour, toi,

moi, tous ceux que nous aimons? Grande et terrible question! Et si cela

n’est pas, nous aurons tout perdu, et la vie n’aura été qu’une illusion!

Malheur dont Dieu nous préserve!

Une lettre de Caro, la chère sœur, qui me parle de toi; mais pas assez,

mais sans détails, sans intime, sans cela qui fait voir ce qu’on ne voit

pas, et que fait M. d’Aurevilly. De toutes les lettres aussi les siennes

sont les préférées, pleines de toi, et d’un dire qui les rend

charmantes.

* * * * *

Le 10.--La lettre de Caro m’a laissé des soucis, des inquiétudes sur

cette faiblesse qui t’empêchait un matin de te soulever, de te chausser.

Que c’est de mauvaise note, mon Dieu, et qu’il me tarde que notre ami

m’envoie son bulletin! Je saurai alors ce qui en est de cette chère

santé. Le bien, le mal me sont rendus avec détail et précision. Je te

vois jusque dans tes veines. Reconnaissance à lui, à l’ami dévoué à mes

inquiétudes!

* * * * *

Le 11.--Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je

le placerais dans l’habitude, _l’uniforme habitude qui lie au jour le

jour_ et rend presque insensible la transition d’une heure à l’autre,

d’une chose à une autre chose, qui se fait voir venir de loin et arrive

sans choc pour l’âme. Il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet

arrangement, dans cet enchaînement de devoirs, d’études, de chants, de

prières, de délassements que s’imposent les religieux, qui leur

reviennent successivement comme les anneaux d’une chaîne tournante. Ils

n’attendent pas ou ils savent ce qu’ils attendent, ces hommes

d’habitude, et voilà l’inquiétude, l’agitation, le _chercher_ de moins

pour ces âmes. Bonheur sans doute de M. Chateaubriand, et de celui qui

disait avec trop de mollesse: «Il me semble que, sur le duvet de mes

habitudes, je n’ai pas le besoin de me donner la peine de vivre.» De

tout cela je conclus qu’il est bon de savoir ce que l’on veut faire.

Marie, à imagination flottante, papillonnante, n’aime pas l’uniformité

et ne comprend pas que je l’aime. C’est cependant vrai, et j’éprouve

contradiction, malaise de ne pas faire les choses suivant leur temps et

leur ordre. C’est que sans ordre la vie est un pêle-mêle d’où ne sort

rien de beau, tant au-dedans qu’au dehors. L’harmonie a tant de charmes!

et ce n’est que l’accord de choses qui s’appellent et se suivent.

_La Bulle de Savon_, conte oriental, qui m’est venu pour Valentine.

* * * * *

Le 13.--«_La Reine est une perfection de bonté._ Dans cet hommage de

reconnaissance, dans ces mots écrits en un livre, et, ce me semble,

aussi sur votre trône, est un doux encouragement, un attrait d’espérance

en Votre Majesté.

«Chaque Français a la sienne, et pour moi, Madame, ce serait d’obtenir

quelques dons pour ma paroisse, pour notre église en dénûment.

«Mission de quêteuse m’a été donnée, en venant à Paris, et puis-je mieux

la remplir qu’en manifestant nos besoins à qui les comprend tous?

«En voyant vos riches cathédrales, le pompeux Saint-Roch où vous étiez,

j’ai pensé tristement à notre pauvre petite église, et me suis promis de

demander en son nom à notre pieuse reine.

«Cette inspiration venue de Dieu, sans doute, je la suis, je vous

l’adresse, Madame, comme à une providence, comme à la protectrice de la

foi et du culte religieux en France.

«Royale aumône serait pour nous de grand prix, et graverait en grains

d’encens le nom de Votre Majesté dans l’église et dans le souvenir des

paroissiens d’Andillac.

«C’est avec leur prière que je dépose à vos pieds les sentiments aussi

de leur interprète, de celle qui a l’honneur d’être, Madame, de Votre

Majesté, la très-respectueuse et fidèle, etc., etc.»

* * * * *

Le 16.--Émeute, sang, bruit de canons, bruit de mort. Nouvelle venue

comme un coup de foudre dans notre désert et calme journée. Maurice,

Caro, amis de Paris, je suis en peine, je vous vois sur le volcan. Mon

Dieu! Je viens d’écrire à Caro et commence un mot à M. d’Aurevilly, mon

second frère en intérêt.

* * * * *

Le 18.--Point de lettre hier ni d’écriture ici. Je n’ai fait

qu’attendre, attendre un mécompte. Triste fin d’une journée d’espérance,

qui revient encore aujourd’hui; rien ne peut l’éloigner du cœur, cette

trompeuse.

Je vais lire: que lirai-je? Le choix des livres, malaisé comme celui des

hommes: peu de vrais et d’aimables.

* * * * *

Le 19.--Une lettre de Louise, pleine d’intérêt pour toi: rien que cœur,

esprit, charme d’un bout à l’autre, façon de dire qui ne se dit nulle

part que dans ces rochers de Rayssac. La solitude fait cela; il y vient

des idées qui ne ressemblent à rien du monde, inconnues, jolies comme

des fleurs ou des mousses. Charmante Louise, que je l’aime! Je la trouve

cette fois d’un calme, d’un désabusé qui m’étonne, elle si illusionnée

d’ordinaire. Je vais joindre l’autre Louise, qui ressemble tant à

celle-ci, ne trouves-tu pas? et qui prie aussi et fait prier pour ta

guérison. «L’autre jour, m’écrit-elle (Louise de Rayssac), j’étais à la

Platée, paroisse de ma tante; je m’approchai d’une sainte fille qui

habite cette église depuis le matin jusqu’au soir, et qui est en grande

vénération de sainteté. Je soulevai un coin de son voile noir et lui dis

bien bas: «Pardon, mademoiselle, je voudrais vous demander des prières

pour un jeune homme malade, frère de la personne que j’aime le plus au

monde.»--«Eh bien! je prierai», me dit-elle, avec cet air de modestie

qui donne encore plus de confiance à ma recommandation.--Je ne l’ai pas

revue.»

N’est-ce pas un joli trait pieux, mon ami, cette jeune fille quêtant

pour toi des prières avec un air d’intérêt céleste? Elle est charmante.

Les anges lui auraient donné.

* * * * *

Le 21.--Mon bonheur, mon charme, mes délices, écrire au soleil, écouter

les oiseaux.

Ce n’a pas été long ce beau jour de ce matin. Hélas! mon ami, une lettre

de Caro m’est venue parler si tristement de ta santé que j’en suis

accablée. Il tousse, il tousse encore! Ces mots retentissent partout

depuis, une pensée désolante me poursuit, passe et repasse dedans,

dehors, et va tomber sur un cimetière; je ne puis voir une feuille verte

sans penser qu’elle tombera bientôt et qu’alors les poitrinaires

meurent. Mon Dieu, détournez ces pressentiments, guérissez-moi ce pauvre

frère! Que me faudrait-il faire pour lui? Impuissante affection! Tout se

réduit pour moi à souffrir pour toi.

* * * * *

Le 22.--Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l’idée d’une affection

permanente, ce quelque chose pour quelqu’un qui vous occupe au coucher,

au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie mobile et

centre de l’âme.--En lisant un livre de géologie, j’ai rencontré un

éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans

l’île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me

voilà sur l’éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers

du Nord et de l’île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses:

la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d’hommes

beaux et grands, de femmes s’en allant en promenade sur un éléphant,

dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd’hui; et l’île des

Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh! que je la trouve belle!

Et ses habitants, qui sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe?

Descendants comme nous de l’exilé d’Éden, connaissent-ils sa naissance,

sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire; cette Ève pour

laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble,

tant d’espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et

tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce

peuple dont il ne reste qu’une planche? Naufrages de l’humanité que Dieu

seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la

terre, comme pour les dérober à notre curiosité! S’il en laisse voir

quelque chose, c’est pour nous apprendre que ce globe est un abîme de

malheurs, et que ce qu’on gagne à remuer ses entrailles, c’est de

découvrir des inscriptions funéraires, des cimetières. La mort est au

fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l’immortalité.

Une lettre de Félicité, qui ne m’apprend rien de meilleur de toi. Quand

écriront-ils, ceux qui en savent davantage? Si on voyait battre un cœur

de femme, on en aurait plus de pitié. Pourquoi sommes-nous ainsi, qu’un

désir nous consume, qu’une crainte nous brise, qu’une attente nous

obsède, qu’une pensée nous remplisse et que tout ce qui nous touche nous

fasse tressaillir? Souvenir de lettres, heure de la poste, vue d’un

papier, Dieu sait ce que j’en éprouve! Le désert des Coques aura vu bien

des choses pour toi. Ma douce amie, ma sœur de peines et d’affections

est là, pour mon bonheur, d’un côté, pour m’attrister, de l’autre, quand

je la vois souffrir, et qu’il me faut lui cacher mes souffrances pour

ménager sa sensibilité.

* * * * *

Le 24.--Inquiétudes, alarmes croissantes, lettre de M. de Frégeville qui

t’a trouvé plus mal. Mon Dieu! faut-il apprendre comme par hasard que je

puis te perdre? Personne de plus près qu’un étranger ne me parlera pas

de toi, ne me dira pas qu’il t’a vu pour moi! Dans l’éloignement, rien

n’est accablant comme le silence. C’est la mort avancée. Mon ami, mon

frère, mon cher Maurice, je ne sais que penser, que dire, que sentir.

Après Dieu, je ne vis qu’en toi comme une martyre, en souffrant. Et

qu’est-ce que cela, si je pouvais l’offrir pour te racheter? quand je

plongerais dans une mer de douleur pour te sauver du naufrage. Toute

rédemption se fait par la souffrance: acceptez la mienne, mon Dieu,

unissez-la à celle des sœurs de Lazare, unissez-la à celle de Marie, au

glaive qui perça son âme auprès de Jésus mourant; acceptez, mon Dieu,

coupez, tranchez en moi, mais qu’il se fasse une résurrection!

* * * * *

Le 25.--Courrier passé sans me rien laisser. Mêmes doutes et

incertitudes, mêmes craintes envahissantes. Savoir et ne pas savoir!

État d’indicibles angoisses. Et voilà la fin de ce cahier: mon Dieu! qui

le lira[29]?

[29] Qui devait le lire? Ainsi qu’Eugénie de Guérin le pressentait, ce

ne fut pas Maurice, qui, ramené par elle, et non sans peine, au

Cayla, s’y éteignit moins de deux mois après la date de cette page,

le 19 juillet 1839. On trouvera dans un des cahiers qui suivent le

touchant récit des derniers instants d’un frère si tendrement aimé.

Journal et fragments · 第 21 / 55 题