Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de
parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de
leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur
l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux
avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ;
les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de
Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui
annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point
encore entamée.
Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient
tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : _Une bonne
affaire_, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens
d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens
d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares.
Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était
loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce
trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un
cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de
celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs
d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette
somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune
amassée.
Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui
était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette
époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses
de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la
vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue
par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle
et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle
par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet
qu'il avait oublié d'ôter.
Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations
dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en
trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur
distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que
nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides,
dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si
bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux :
Ils avaient travaillé simplement pour la gloire.
Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire
personne, le père Signol, que sa _Femme adultère_ a fait entrer à
l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui
gagnent de l'argent. »
Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'_Une bonne affaire_, et
il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité
pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se
compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de
sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont
plus par cela seul que les mœurs se sont transformées.
Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant
au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des
palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer
des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans
ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui
appartenaient ces équipages.
— A Sauval.
— Le professeur ?
— Lui-même.
J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des
traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et
l'introduisis dans _Anie_. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce
type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la
réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le
connais même personnellement depuis ma lecture d'_Anie_, et il
paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait
pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un
lutteur, un généreux et un prodigue. »
Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle
du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le
reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis
déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des
romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré
dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je
recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le
statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier,
mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le
train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je
n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il
y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité.
C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on
fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour
toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant.