IV

De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il

avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en

tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux,

et rien n'annonçait qu'elles dussent finir.

Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui

venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la

crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin.

— Tu as accepté ?

— Je peux me dégager.

— Il ne faut pas te dégager.

— Si cela t'ennuie.

— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais

ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop

accapareuse.

— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve

pas.

— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre

heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire

une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire,

personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne

devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez

M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui

m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais

c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner.

— Il vaut donc mieux ne pas y aller.

— C'est bien difficile.

— Alors ?

— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais

j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations

suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a

inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas

moins antipathique.

— As-tu quelque chose à lui reprocher ?

— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini.

— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il

n'insistera pas.

— Le rôle est aimable.

— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop

l'air d'un jaloux.

— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons

plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront

pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui

n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents

l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié

au collège.

Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle,

Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique

que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses

idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que

cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule.

Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et

d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans

paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément

cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de

d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres.

Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans

les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le

monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une

sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages,

ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités,

ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un

enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier.

Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de

la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père

avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des

pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux,

cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle

d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa

famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter

pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec

son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait

hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit

lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le

prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne.

Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ;

l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment !

Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout

court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une

propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez

désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui

s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait

bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau

mariage.

En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de

pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court,

et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la

Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le

de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et

l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne.

Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse :

si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas

marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes

qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en

étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec

lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le

général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de

votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui

devait de la déférence, sinon de la reconnaissance.

Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses

que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur

de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de

l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans

cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire

un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la

permission.

Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne

pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût

rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des

comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne

rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces

prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait,

saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son

cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ?

Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand

Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle

pas hésité à répondre : « Il faut accepter. »

V

Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les

invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les

fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de

la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx

lui avait annoncés.

— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.

— Et pourquoi ?

— Lune de miel.

— Miel n'est pas glu.

Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les

rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de

la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les

terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers

crus authentiques.

Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se

maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait

n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on

parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des

villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.

— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on

peut essayer de se refaire dans l'autre.

Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un

plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on

n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans

la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir

s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en

même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très

vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient

leur gagne-pain.

— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend,

dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette

maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie,

et où vous pourrez amener vos amis.

Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le

salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le

miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu

tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs

bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps

l'attention de cette jeunesse peu contemplative.

Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent

d'un air vague et inquiet :

— Que va-t-on faire ?

A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition

de d'Arjuzanx :

— Si on taillait un bac ?

Dix voix appuyèrent.

— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit

d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai

aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.

Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on

avait dîné, et le banquier disait :

— Messieurs, faites votre jeu.

Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le

salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre.

— Vous ne jouez pas ?

— Tout à l'heure, répondit de la Vigne.

— Et toi, Sixte ?

— Ma foi non.

— Je t'ai connu joueur, cependant.

— Au collège.

— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.

— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me

crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais

maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ?

— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx.

— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la

donner.

— Alors tu n'es pas sûr de toi ?

— Qui est sûr de soi ?

— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à

ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne.

— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que

son porte-monnaie n'avait pas été garni.

Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa

au salon.

— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement

méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.

Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour

dans le salon et mettait dix louis sur la table.

Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde

fois, puis une troisième.

Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout

surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en

réalité minime n'expliquait pas.

Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces

frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué

autrefois quand il était gamin ou à l'École.

Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr

de soi !

— S'il s'en allait !

Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table

le retint : que ne dirait-on pas ?

Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui

arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque

de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des

pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des

cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu.

Cartes, cinq, neuf.

Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de

ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au

salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.

Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et

s'assit : il était dans l'engrenage.

Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi

complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors

de son jeu, rien n'existait plus pour lui.

De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée,

vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit

et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx,

cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq

mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le

chiffre de ses dettes envers chacun.

Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.

— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille

francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas,

peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.

— Je le voudrais.

— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois

ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me

rembourseras quand tu pourras.

Anie · 第 37 / 48 题