Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin
un peu de sommeil ; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait
si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla ; il se sentit l'esprit
tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours
depuis son séjour à Ourteau.
Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il
monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers ; quand au haut d'une
colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre
d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous
la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée
qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.
— Quelle folie c'eût été ! Quelle duperie !
Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au
testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été
les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont
le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait
l'accent vibrant encore quand elle lui disait : « Tant que ça ira bien,
j'irai moi-même ; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de
nouvelles secousses. »
Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de
ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en
ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,
où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.
Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé
dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa
makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route
allègrement.
Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il
rentra pour déjeuner.
Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il
l'interpella de loin :
— Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.
Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un chœur de vieux
vaudeville sur un air de valse :
Allons, à table, et qu'on oublie
Un léger moment de chagrin,
Que la plus douce sympathie
prenne sa place à ce festin.
— A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que
dans celles que tu montrais hier soir.
— Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas
bien grave.
— Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit ; je t'ai
entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur
ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que
tu avais.
— Je gagnais de l'appétit.
— Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.
Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à
chaque instant :
— Évidemment, ce testament n'a aucune valeur ; il ne peut pas en avoir.
Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se
demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de
l'évidence, on se préoccupe de cette évidence : reconnue et constatée,
c'est fini ; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire : « il est
évident qu'il fait jour. » N'est-il pas admis que la répétition d'un même
mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le
prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses
désirs ? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se
répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune ? répéter
n'est pas prouver.
Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se
place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on
lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt
personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu
d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il
instituât, comment le jugerait-il ? Trouverait-il encore qu'évidemment il
n'avait aucune valeur ? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était
excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en
penserait-il ? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point
son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre
compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard
l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers
insignifiants, le déclarerait-il nul ? En un mot, les conclusions d'une
conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une
conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations
personnelles ?
La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle
le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,
et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après
une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités
de la veille.
Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en
remettre à son jugement ; mais il n'avait pas plutôt pris cette
résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il
l'abandonnait : car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,
ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,
d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne
se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues ? Ce
n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa
femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui
qu'il consulterait ; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait
le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.
Qu'était au juste Rébénacq ; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,
il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il
l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,
l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,
on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la
vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce
testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son
caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce
jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,
par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là
se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la
défiance : s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se
laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre
que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de
notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte
même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui
qui l'avait écrit ?
Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point :
avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de
Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.
A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les
raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11
novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en
réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter
à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant
en même temps que sur la logique.
Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la
nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient
éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son
insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour
pour les siens ?
Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et
n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la
logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que
leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait : sa
conviction que le retrait du testament démontrait le changement de
volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais
combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points
de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce
changement !
Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce
qu'il le croyait son fils ; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il
doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,
l'induction, la logique, la vraisemblance ; mais pourquoi avait-il douté
de cette paternité ? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait
précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait
les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs
auxquels depuis deux jours il se livrait.
Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf
heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq : si quelqu'un était
en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire ; mais,
comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par
l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de
partir qu'il aborda son sujet :
— Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a
repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour
le détruire.
— A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des
raisons pour l'une comme pour l'autre ; l'inventaire a prouvé que celle
de la destruction était la bonne.
— De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les
intentions de Gaston.
— S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.
— Cela paraît évident.
— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas
d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve
le besoin de le relire de temps en temps.
— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu
changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ?
— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces
sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit
et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni
celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des
sentiments était bonne.
— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ?
— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston
avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.
— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque
avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine
n'était pas son fils ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce
moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.
— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu
me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ?
Je l'ignore.
— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il
aurait faite, un témoignage, une lettre.
— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il
était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une
lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup
qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils,
mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien.
Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner,
tout admettre, même l'absurde.
— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le
changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son
fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ?
— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même,
et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point.
Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston
auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par
exemple.
— Du mien !
— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament
qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce
testament n'exprimait plus sa volonté.
— N'est-ce pas ?
— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ?
Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que
Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais
pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent
et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce
testament en ta faveur ou à ton détriment.
— Mais c'est vrai, ce que tu dis là !
— Tu n'y avais pas pensé ?
— Non... Oh non !
Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il
avait si laborieusement bâti s'écroulait.
— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,
continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,
pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je
partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,
sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et
par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres
personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre
quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument
rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston
ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il
s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il
t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs,
soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le
reconnais, n'est-ce pas ?
— Oui... Je le reconnais.
— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs
n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au
contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il
éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme
dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette
somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son
cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait,
et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs
de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de
sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un
changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu
n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu
un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.
— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ?
— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour
l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du
sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte
grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ;
sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché
au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait
éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta
fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour
des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel
s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te
faisant ainsi son héritier.
— Que je voudrais te croire !
Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut
qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour
d'affection fraternelle :
— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas
résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors
que veux-tu de plus ?
X
Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était
pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu
d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les
compliquant.
Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt
personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à
son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il
pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.
Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter
son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions
qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait
d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement
un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à
l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires
envers lui.
Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de
Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à
l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu
par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à
cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité.
Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être
certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il
alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.
La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait
d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par
ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient
été souvent lues.
Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles
étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que
Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur
agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le
papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles
donnaient réellement.
Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou
l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ?
C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée
préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par
la vérité.
La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux,
dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte
distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle
se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle
elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette
maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle
se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle
existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette
maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage
des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient
et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice
qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.
Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle
serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un
nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait
cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve
d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle
récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était
que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la
désespérait.
Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague
qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais
Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine
s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans
Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment
qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de
compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses
journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle
éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à
pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez
aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain,
vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston
irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la
maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de
soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait
à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait
eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se
conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le
plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et
plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait
commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ?
Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant
plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se
défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point
à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité,
elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer
qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille
illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher
Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde
que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte
là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand
chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans,
avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il
était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine
l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur.
Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des
explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le
prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec
des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de
fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de
vétusté !
« Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon
cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce
que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le
faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce
n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui
tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son
témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et,
entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas
hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne
de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai
jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus
m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon
cœur.
C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux
sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien
des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ;
et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard,
avait eu lieu.
Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je
sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus
triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit,
mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne
veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à
souffrir de notre séparation.
Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer
de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce
matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je
t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le
papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu
reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour
te tourmenter.
Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur
le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à
la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de
regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à
la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand
comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et
machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me
rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je
m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la
rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres,
quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre
moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me
retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend
doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je
vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je
pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il
vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade,
et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de
Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du
tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer
le temps que de me faire la conversation.
C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit
m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment,
puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix
minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car
j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait
montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me
croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il
m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que
ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont
pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié
qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison,
me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les
conséquences qu'elle allait avoir.
Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je
te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te
rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi.
Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te
répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi
la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle
des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ?
Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été
du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je
t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta
passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton
prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y
a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un
crime de ce qu'il est irrésistible.
C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de
penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent.
Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais
écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre
garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est
orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille,
ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade
comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait
pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.
As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que
j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes
souvenirs pour la réponse.
Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par
un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets
quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout
ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes
mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de
toute dépendance étrangère.
Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à
mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est
passé à partir de ce moment.
Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la
résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et
de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des
devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as
représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde
auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et
sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin
j'ai accepté ce que tu voulais.
Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour
venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien
que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la
vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des
miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne
seraient pas gaies, je l'imaginais bien.
Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été
étranger ?
Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque
d'amour qu'il me fût possible de te donner.
Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai
pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le
lui rendrais.
Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus
cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton
esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si
douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes
soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te
ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en
toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien
contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne
t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à
ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur.
Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes,
je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu
le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en
te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je
ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la
plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle
jusqu'à mon dernier soupir.
De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot
à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins,
l'amour d'un père.
C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour
moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui
est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à
me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela
ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver
telle que j'ai toujours été et serai toujours.
Ta bien aimée,